‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 46 sur 168 · LE PREMIER EUNUQUE A IBBI · texte numérisé non relu

LE PREMIER EUNUQUE A IBBI

A Erzeron.

Tu suis ton ancien maître dans ses voyages ; tu parcours les provinces et les royaumes; les cba-

a88 LETTRES PERSANES.

grins ne sauroieot Ëiire d'impression sur toi : chaque

instant te montre des choses nouvelles ; tout ce que

tu vois te recrée , et te fait passer le temps sans le

sentir.

Il n'en est pas de même d(;^moi, qui, enfermé dans une affreuse prison, suis toujours environné des mêmes objets , et dévoré des mêmes chagrins. Je gémi$ accablé sous le poids des soins et des inquiétudes de cinquante années ; et , dans le cours d'une longue vie , je ne puis pas dire avoir eu un jour serein et un moment tranquille.

Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes , et m'eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces , de me séparer pour jamais de moi-même , ks de servir dans les emplois les plus pénibles , je comptai sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune. Malheureux que j etois ! mon esprit préoccupé me faisoit voir le dédommagement et non pas la perte : j'espérois que je serois délivré des atteintes de Ta* mour, par l'impuissance de le satis&ire. Hélas ! on éteignit en moi l'effet des passions sans en éteindre la cause ; et , bien loin d'en être soulagé, je me trouvai environné d'objets qui les irritoient sans cesse. J'entrai dans le sérail , où tout m'inspiroit le regret de ce que j'avois perdu : je me sentôis animé à chaque instant : mille grâces naturelles sembloient ne se découvrir à ma yue que pour me désoler : pour comble de malheurs, j'avois toujours devant les yeui un homme heureux. Dans ce temps de trouble, je

n^ai jamais conduit une femme dans le Ht de mon niâître, je ne Tai jamais deshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le cœur , et un affreux désespoir dans Pâme.

Voilà comme j ai passé ma misérable jeunesse. Je n'avois de confident que moi-oaéme. Chargé d'ennuis et de chagrins y il me les falloit dévorer : et oes^ mêmes femmes , que j'étois tenté de regarder avec des yeux si tendres, je ne les envisageois- qu'avec des regards sévères : j*étois perdu , si elles m'avoient pénétré ; quel avantage n'en auroient-elles pas pris!

Je me souviens qu'un jour que je mettois une femme dans le bain, je me sentis si transporté que je perdis entièrement la raison , et que j'osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus à la première réflexion que ce jour étoit le dernier de mes jours : je fus pourtant assez heureux pour échappera mille morts : mais la beauté que j'avois faite confidente de ma foiblesse me vendit bien cher son silence ; je perdis entièrement mon autorité sur elle , et elle m'a obligé depuis à des condescendances qui m'ont exposé mille fois à perdre la vie.

Enfin les feux de la jeunesse ont passé ; je suis vieux , et je me trouve , à cet égard, dans un état tranquille : je regarde les femmes avec indifférence ; et je leur rends bien tous leurs mépris, et tous les tourments qu'elles m'ont (ait souffrir. Je me sou** viens toujours que j'étois né pour les commander; et il me semble que je redeviens homme dans les occasions oîi je leur commande encore. Je lés hais TOME lY. 19

depuis que je les envisage de sang-froid ^ et que ma raison me laisse voir toutes leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un autre , le plaisir de me faire ob^ir me donne une joie secrète : quand je les prive de tout , il me semble que c'est pour moi , et il m'en revient toujours une satisfaction indirecte : je me trouve dans 4e sérail comme dans un petit empire ; et mon ambition, la seule passion qui me reste, se satisfietit un peu. Je vois avec plaisir que tout roule sur moi, et qu'à tous les instants je suis nécessaire : je me charge volontiers de la haine de toutes ces femmes , qui in'afFermit dans le poste où je suis. Aussi n ont -elles pas affaire k un ingrat : elles me trouvent au*devant de tous leurs plaisirs les plus mnocents ; je me présente toujours à elles comme une barrière inébranlable : elles forment des projets, et je les arrête soudain : je m'arme de refus; je me hérisse de scrupules; je n'ai jamais dans la bouche q^e les mots de devoir, de vertu, de pudeur, de modestie. Je les désespère , en leur parlant sans cesse de la foiblesse de leur sexe , et de Tautorité du maître : je me plains ensuite d'£tre oubligé à tant de sévérité ; et je semble vouloir leur fiiire entendre que je n'ai d^autre motif que leur propre intérêt, et un grand attachement pour elles.

Ce n'est pas qu'a mon tour je n'aie un nombre infini de désagréments, et que tous les jours ces femmes vindicatives ne cherchent k renchérir sur ceux que j^ leur donne. Elles ont des revers terrioies. Il y a entre nous comme un flux et reflux d'em*

pire et de soumission : elles font toujours jloniber sur moi les emplois les plus humiliants ; elles affeo tent un mëpris qui n'a point d'exemple ; et , sans égard pour ma vieillesse, elles me font lever la nuit dix fois pour la moindre bagatelle : je suis accablé sans cesse d'ordres , de commandements , d'emplois , de caprices : il semble qu'elles se relaient pour m'exercer , et que leurs fantaisies se succèdent: souvent elles se plaisent a me faire redoubler de soins ; elles me font faire de Êiusses confidences : tantôt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces murs ; une autre fois , qu'on a entendu du bruit , ou bien qu'on doit rendre une lettre : tout ceci me trouble , et elles rient de ce trouble : elles sont charmées de me v6ir ainsi me tourmenter moimême. Une autre fois, elles m'attachent derrière leur porte , et m'y enchaînent nuit et jour. Elles savent bien feindre des maladies , des dé&illances , des frayeurs : elles ne manquent pas de prétexte pour me mener au point où elles veulent. Il faut , dans ces occasions , une obéissance aveugle et une complaisance sans bornes : un refus dans la bouche d'un homme comme moi seroit une chose inouïe; et si je balançois à leur obéir^elles seroient en droit de me châtier. Taimerois autant perdre la vie , mon cher Ibbi , que de descendre à cette humiliation.

Ce n'est pas tout : je ne suis jamais sûr d'être un instant dans la &veur de mon maître , j'ai autant d'ennemies dans son cœur, qui ne songent qu'à me perdre : elles ont des quarts d'heure où je ne suis

point écoulé, des quarts d'heure où l'on ne refuse rien , des quarts d'heure où j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon maître des femmes irritées : crois-tu que Ton y travaille pour moi y et que mon parti soit le plus fort ? J'ai tout à craindre de leurs larmes , de leurs soupirs , de leurs embrassemenls , et de leurs plaisirs même : elles sont dans le lieu de leurs triomphes; leurs charmes me deviennent terribles : les services présents effacent dans un moment tous mes services passés ; et rien ne peut me répondre d'un maître qui n'est plus à lui-même.

Combien de fois m'est-il arrivé de me coucher dans la faveur, et de me lever dans la disgrâce ! Le jour que je fus fouetté si indignement autour da sérail , quWois-je fait ? Je laisse une femme dans les bras de mon maître : dès qu'elle le vit enflammé , elle versa un torrent de larmes ; elle se plaignit , et ménagea si bien ses plaintes , qu'elles augmentoient à mesure de l'amour qu'elle faisoit naître. Comment aurois-je pu me soutenir dans un moment si critique ? Je fus perdu ^ lorsque je m'y attendois le moins; je fus la victime d'une négociation amoureuse , et d'un traité que les soupirs avoient fait. Voilà , cher Ibbi, l'état cruel dans lequel j'ai toujours vécu.

Que tu es heureux ! tes soins se bornent uniquement à la personne d'Usbek ! Il t'est facile de lui plaire , et de te maintenir dans sa faveur jusques au dernier de tes jours.

DusérâUd'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.

LETTRES PERSANES. agS

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