LETTRE XL
USBEK A MIRZA, A Ispahan.
Tu renonces k ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu'à me consulter ; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza ^ il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi ; c'est ton amitië qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris , je n'ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vëritës qu'il ne suffit pas de persuader , mais qu'il faut encore faire sentir ; telles sont les yërités de morale. Peut-être que ce morceau dliistoire te touchera plus qu'une philosophie subtile.
Il y avoit en Arabie un petit peuple , appelé Troglodyte y qui descendoit de ces anciens Troglodytes qui , si nous en croyons les historiens , ressembloient plus à des bêtes qu à des hommes. Ceux-ci n'ëtoient point si contrefaits , ils n'étoient point velus comme des ours , ils ne sifHoient point y ils avoient deux yeux : mais ils ëtoient si méchants et si féroces , qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.
Us avoient un roi d'une origine étrangère , qui , Toulant corriger la méchanceté de leur naturel , les
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traltoit sévèrement : mais ils conjurèrent contre lui , le tuèrent , et exterminèrent toute la Êunille royale.
Le coup étant (ait , ils s'assemblèrent pour dioisir un gouvernement; et, après bien des dissensions ^ ils créèrent des magistrats. Mais , à peirte les eurent^ îk élus , qu'ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple , libre de ce nouveau joug , ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiroient plus à personne ; que chacun veilleroit uniquement k ses intérêts , sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattott extrêmement tous les particuliers. Ils disoient : Qn'ai-je af&ire d aller me tuer à travailler pour des gens dont je de me soucie point ? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux; que m'importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mesbesoiD8;et,pourva que je les aie , je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables*
On étoit dans le mois où Ton ensemence les terres : chacun dit , je ne labourerai mon champ que poulr qu'il me fourmisse le blé qu'il me but pour me nourrir ; une plus grande quantité me seroit mutile: je ne prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de ce petit royaume n'étoient pas de même nature : il y en avoit d'arides et de montagneuses ; et d'autres qui , dans un terrain bas , étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette amiée, la
•sécheresse fut très-grande , de manière que les terres qui étoient dans les lieux élevés manquèrent absolument , tandis que celles qui purent être arrosées furent très-fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite fut très-pluVieuse : le? lieux élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinaire , et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine ; mais ces misé* râbles trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avoient été eux-mêmes.
Un des principaux habitants avoit une femme fort belle ; son voisin en devint amoureux , et l'enleva : il s'émut une grande querelle; et après bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre a la décision d'un Troglodyte qui, pendant que la république subsistoit , avoit eu quelque crédit. Ils allèrent à lui , et voulurent lui dire leurs raisons. Que m'importe , dit cet homme , que cette femme soit à vous, ou à vous? J'ai mon champ à labourer; je n'irai peut-être pas employer mon -temps à terminer vos différends , et à travailler à vos a£&ires, tandis que je négligerai les miennes. Je vous prie de me laisser en repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles. Là-dessus, il les quitta, et s'en alla travailler sa terre (*). Le ravisseur , qui
(*) Cette leçon est conforme à rm-4^ de Z758. l^s premières êditiofif portent ses terre*.
étoît le plus fort, jura qu'il mourroit plutôt que de rendre cette femme ; et l'autre , pénétré de Tinjuslîce de son voisin et de la dureté du juge , s'en retoumoit désespéré, lorsqu*il trouva dans son chemin une femme jeune et belle , qui revenoit de la fontaine : il n'avoit plus de femme , celle-là lui plut; et elle lui plut bien davantage lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de celui qu'il avoit voulu prendre pour juge , et qui avoit été si peu sensible à son malheur. U l'enleva , et l'emmena dans sa maison.
Il y avoit un homme qui possédoit un champ assez iSertile, qu'il cultivoit avec grand soin : deux de ses voisins s'unirent ensemble , le chassèrent de sa mai* son , occupèrent son champ : ils firent entre eux une union pour se défendre contre tous ceux qui voudroient l'usurper; et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois. Mais un des deux , ennuyé de partager ce qu'il pou voit avoir tout seul^ tua l'autre , et devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long ; deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva trop foible pour se défendre , et il fut massacré.
Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui étoit à vendre ; il en demanda le prix : le mar* ehand dit en lui-même : Naturellement je ne devrois espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour acheter deux mesures de blé ; mais je la vais vendre quatre fois davantage , afin d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par là , et payer le prix demandé. Je suis bien aise ^ dit le marchand, j'aurai
du blé à présent. Que dites-vous? reprit Tacheleur: vous avez besoin de blé? J'en ai k vendre : il n*y a que le prix qui vous étonnera peut-être ; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la fiimine règne presque partout : mais rendez-moi mon argent; et je vous donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement, dussiez- V0U8 crever de faim.
Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin, et donna ses remèdes si à propos , qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé , il alla chez tous ceux qu'il avoit traités demander son salaire ; mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son pays , et y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais, bientôt après, il apprit que la même maladie se &isoit sentir de nouveau , et affligeoit plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent a lui cette fois, et n attendirent pas qu'il vînt chez eux. Allez, leur dit-il, hommes injustes, vous avez dans l'âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez guérir, vous ne méritez pas d'occuper une place sur la terre , parce que vous n'avez point d'humanité , et que les règles de l'équité vous sont inconnues : je croiroia offenser les dieux, qui vous punissent, si je m'opposoia à la justice de leur colère.
D'Erzeron^leidelalunedeGemmadif ^,1711.
LETTRE XIL
ÙSBER AU MÊME, A IspahaiL.
Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même , et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de Êimilles , il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avoit dans ce pays deux "^ hommes bien singuliers : ils avoient de l'humanité ; ils connoissoient la justice ; ils aimoient la vertu : autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres , ils voyoient la déso« lation générale , et ne la ressentoient que par la pitié : e'étoit le motif d'une union nouvelle. Ils travailloient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun : ils n'avoient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisoit naître ; et , dans l'endroit du pays le plus écarté , séparés de leurs com« patriotes indignes de leur présence , ils menoient une vie heureuse et tranquille : la terre sembloit produire d'elle-même , cultivée par ces vertueuses
Us aimoient leurs femmes, et ils en étoient tendrement chéris. Toute leur attention étoit d'élever leurs en&nts à la vertu. Us leur représentoient san$ tesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettoient devant les yeux cet exemple si triste : ib
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leur faisoient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans Tintérêt commun ; que vouloir s'en séparer , c'est vouloir se perdre : que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux , qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages : le nombre augmenta, l'union fut toujours la même; et la vertu, bien loin de s'affoiblir dans la multitude , fut fortifiée au contraire par un plus grand nombre d'exemples.
Qui pourroit représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? un peuple si juste devoit être chen des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connoître , il apprit à les craindre ; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la' nature y avoit laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes gai^ çons , les célébroient par leurs danses , et par les accords d'une musique champêtre : on faisoit Wsuite des festins, où la joie ne régnoit pas moins que la frugalité. Cétoit dans ces assemblées que parloit la nature naïve ; c'est là qu'on apprenoit à donner le cœur et à le recevoir; c'est là que la pudeur virginale faisoit , en rougissant , un aveu surpris , mais
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bientôt confirmé par le consentement des pères ; et c'est là que les tendres mères se plaisoient à prévoir de loin une union douce et fidèle.
On alloit au temple pour demander les faveurs des dieux : ce n étoit pas les richesses , et une onéreuse abondance ; de pareils souhaits étoieiit indignes des heureux Troglodytes ; ils ne savoient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étoient au pied des autels que pour demander la santé ' de leurs pères, Tunion de leurs frères , la tendresse de leurs femmes , Tamour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venoient apporter le tendre sacrifice de leur cœur, et ne leur demandoient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.
Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les prairies, et que les bœufs fatigués avoient ramené la charrue, ils s'assembloient ; et, dans un repas frugal, ils chantoient les injustices des premiers Troglodytes, et leurs malheurs; la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité : ils célébroient les grandeurs des dieux , leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent , et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas : ils décrivoient ensuite les délices de la vie champêtre, et le bonheur d'une condition toujours parée de finnocence. Bientôt , ils s'abandonnoient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompoient jamais.
La nature ne fournissoit pas moins à leurs déshrs
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quk leurs besoins. Dans ce pays heureux , la cupidité ^toit étrangère : ils se faisoient des présents où celui qui donnoit croyoit toujours avoir Tavantage. Le peuple troglodyte se regardoit comme une seule famille : les troupeaux étoîent presque toujours confondus ; la seule peine qu'on s'épargnoit ordioairement, c'étoit de les partager.
D'Erzeron , le S de la lune de Gemmadif a, 1 71 1.