‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 80 sur 168 · T03IE IV · texte numérisé non relu

T03IE IV

vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de cette dernière , et elle me dit à Toreille : Que ditesvous de ma tante, qui^ à son âge, veut avoir des amants , et fait encore la jolie ? Elle a tort , lui disje : c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. Un moment après, je mç trouvai auprès de sa tante, qui me dit : Que dites - vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans , qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette ? C'est du temps perdu , lui disje ; et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer. J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans , et la plaignois dans mou âme , lorsqu'elle me dit à l'oreille : Y a-t-il rien de si ridicule ? Voyez cette femme qui a quatre-vingts ans , et qui met des rubans couleur de feu : elle veul faire la,jeune , et elle y réussit ; car cela approche de l'en&nce. Ah ! bon Dieu! dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? C'est peut-être un bon* hqur, disois-je ensuite , que nous trouvions de la consolation dans les foiblesses d'autrui. Cependant j'étois en train de me divertir , et je dis : Nous avons assez monté ; descendons à présent , et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous vous ressemblez si fort , cette dame a qui je viens de parler et vous, qu'il semble que vous soyez deux sœurs : je vous crois à peu près de même âge. Vraiment « monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre^ devra avoir grand'peur ; je ne crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. Quand je tins pette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans. li

faut , madame , que vous décidiez un pari que j'ai fait : j^ai gagé que cette dame et vous , lui montrant la femme de quarante ans , étiez de même âge. Ma foi , dit-*elle > je ne crois pas qu'il y ait six mois de différence. Bon, m'y voilà ; continuons. Je descendis encore, et j'allai à la femme dé quarante ans. Madame , faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appeler cette demoiselle , qui est à l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle ; elle a même quelque chose dans Je visage de passé que vous n'avez certainement pas ; et ces couleurs vives qui paroissent sur votre teint.,.. Attendez , me dit -elle : je suis sa tante ; mais sa mère avoit pour le moins vingt-cinq ans plus que moi : nous n'étions pas de même lit ; j'ai ouï aire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année. Je le disois bien , madame ; et je n'avois pas tort d'être étonné.

Mon cherUsbek, les femmes qui se sentent finir d'avance parla perte de leurs agréments voudroient reculer vers la jeunesse. Eh ! comment ne chercheroient-elles pas à tromper les autres ? elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes , et se dérober à la plus adligeante de toutes les idées.

De Paris y le Z de la lune de Chalval, 1 713,

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