‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 81 sur 168 · LETTRE LUI · texte numérisé non relu

LETTRE LUI

ZÉLIS A USBEK, A Paris.

Jamais passion n^a été plus forte et plus vive que celle de Cosrou, eunuque blanc, pour mon esclave Zélide; il la demande en mariage avec tant de fureur que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi feroi^* je de la résistance lorsque sa mère n'en Eut pas, et que Zélide elle-même paroît satisfaite de Tidée de ce mariage imposteur, et de Tombre vaine qu'on lui présente?

Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n'aura d'un mari que la jalousie ; qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un désespoir inutile ; qui se rappellera toujours la mémoire de ce qu'il a ^té pour la faire souvenir de ce qu'il n'est plus; qui, toujours prêt à se donner , et ne se donnant jamais, se trompera , la trompera sans cesse , et lui feni essuyer a chaque instant tous les malheurs de sa condition?

Eh quoi ! être toujours dans les images et dans les fantômes! ne vivre que pour imaginer ! se trouver toujours auprès des plaisirs , et jamais dans les plaisirs! languissante dans les bras d'un malheureux, au lieu de répondre à ses soupirs , ne répondre qu'à ses regrets !

Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espèce, fait uniquement pour garder^ et jamais pour posséder! Je cherche Famour, et Je ne le vois pas.

Je te parle librement , parce que tu aimes ma naï- "veté , et que tu préfères mon air libre et ma sensibilité pour les plaisirs à la pudeur feinte de mes compagnes.

Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques gouttent avec Us femmes une sorte de volupté qui nous est inconnue; que la nature se dédommage de ses pertes ; qu'elle a des ressources qui réparent le désavantage de leur condition ; qu'on peut bien cesser d^être homme , mais non pas d'être sensible ; et que , dans cet état , on est comme dans un troisième sens , ou l'on ne fait pour ainsi dire que changer de plaisirs.

Si cela étoit , je trouverois Zélide moins k plaindre. C*est quelque chose de vivre avec des gens moins malheufeux.

Donne-moi tes ordres Ik-desus , et fais-moi savoir si tu veux que le mariage s'accomplisse dans le sérail. Adieu.

Du Sérail d'Ispahan , le S de la lune de Chalval^ ' 7 ' ^ • .

Sgo LETTRES PERSANES.

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