CHAPITRE VII
Comment MithridcUe put leur résister.
De tous les rois que les Romains attaquèrent , Mithridate seul se défendit ave(^ courage, et les mit en péril.
La situation de ses états étoit admirable pour leur faire la guerre. Ils touchoient au pays inaccessible du Caucase , rempli de nations féroces dont on pouvoit se servir ; de là ils s'étendoient sur la mer du Pont : Mithridate la couvroit de ses vaisseaux , et alloit continuellement acheter de nouvelles armées de Scythes ; F Asie étoit ouverte à ses invasions : il étoit riche, parce que ses villes sur le Pont-Euxin faisoient un commerce avantageux avec des nations moins industrieuses qu'elles.
Les proscriptions , dont la coutume commença dans ces temps-là , obligèrent plusieurs Romains de quitter leur patrie. Mithridate les reçut à bras ouverts; il forma des légions, où il les fit entrer, qui furent ses meilleures troupes, (i )
(i) Frontin, Stratagèmes , Livre ii, Chap. m , ex. 27, dit qu'Archélaûs , lieutenant de Mithridate , combattant contre Sylla, mit au premier rang ses chariots à faux ; au second, sa phalange; au troisième, les auxiliaires armés à la romaine : Mixtùi fu^itivis Italiœ , quorum pervicaciœ multùm fidebat, Mithridate fit même une alliance avec Sertoriu'i. (Voyez aussi Plutarque , Vie de Sertorius y t. v, p. 44^)
D'uD autre côté, Rome, travaillée par ses dissensions civiles, occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d*Asie, et laissa Mitbridate suivre ses victoires , ou respirer après ses défaites.
Rico n'avoit plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste qu ils témoignoient de la paix ; ils avoient détourné par là tous lés autres peuples départager avec eux un péril dont ils vouloient tant sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fît d abord sentir à toute la terre au'il étoit ennemi des Romains, et qu'il le seroit toujours.
Enfin les villes de Grèce et d'Asie , voyant que le joug des Romains s'appesantissoit tous les jours sur elles, mirent leur confiance dans ce roi barbare, qui les appeloit a la liberté.
Cette disposition des choses produisit trois g'randes guerres , qui forment un des beaux morceaux de Thistoire romaine; parce qu'on n'y voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l'orgueil , comme Antiochus et Tigrane , ou par la crainte , comme Philippe , Persée et Jugurtha , mais un roi magnanime , qui , dans les adversités , tel qu'un lion qui regarde ses blessures , n'en étoit que plus indigné.
Elles sont singulières , parce que les révolutions J sont continuelles et toujours inopinées : car, si Mithridate pouvoit aisément réparer ses armées , il arrivoit aussi que , dans les revers , où Ton a plus l)esoin.d*obéissance et de discipline, ses troupes barbares labandonnoient : s'il avoit l'art de soUici-
ter les peuples , et de fiiire révolter les villes , il ëprouvoit , à son tour, des perfidies de la part de ses capitaines , de ses en&nts et de ses femmes ; enfin , s'il eut affaire à des généraux romains malhabiles, on envoya contre lui, en divers temps, Sylla, LucuUus et Pompée.
Ce prince , après avoir battu les généraux romains, et fait la conquête de i'Asie , de la Macédoine et de la Grèce , ayant été vaincu à son tour par Sylla, réduit, par un traité, à ses anciennes limites, fetigué par les généraux romains, devenu encore une fois leur vainqueur et le conquérant de TAsie , chassé par LucuUus , et suivi dans son propre pays , fut obligé de se retirer chez Tigrane ; et , le voyant perdu sans ressource après sa défeite , ne comptant plus que sur lui-même , il se réfugia dans ses propres états , et s y rétablit.
Pompée succéda a LucuUus, et Mithridate en fut accablé : il fuit de ses états , et passant TAraxe , il marcha de péril en péril par le pays des Laziens ; et , ramassant dans son chemin ce qu'il trouva de bar« bares, il parut dans le Bosphore, devant son pis Maccharès, qui avoit fait sa paix avec les Romains, (i)
Dans Tabîme où il étoit , il forma le dessein de porter la guerre en Italie, et d'aller à Rome^vec les mêmes nations qui l'asservirent quelques siècles après , et par le même chemin qu'elles tinrent. (2)
(i) Mithridate l'a voit fait roi du Bosphore. Sur la nou- Telle de l'arrÎTée de son père , il se donna la mort. (2) Voyez Appien, de bello Mithridatico, Cap. cix.
Trahi par PlKirnace, un autre de ses fils, et par une armée effrayée de la grandeur t]e ses entreprises et des hasards qu*il alloit chercher, il mourut en roi.
Ce (lit alors que Pompée , dans la rapidité de ses tictoires y acheva le pompeux ouvrage de la grandeur de Rome. Il unit au corps de son empire des pays infinis ; ce qui servit plus au spectacle de la magnificence romaine qu'à sa vraie puissance ; et , quoiqu'il parût parlés écriteaux portés à son triomphe qu'il avoit augmenté le revenu du fisc de plus d'un tiers , le pouvoir n'augmenta pas , et la liberté publique n'en fut que plus exposée, (i)