LETTRE LXXVII
AU MÊME
Mon cher chevalier, vous n'avez pas dit à vos nièces à quel point celui que vous leur proposez est délabré et peu propre à remplir les grandes vues que vous avez. Je me souviens d'une pièce de vers où il y avoit.
J'ai soixante ans , c'est trop peu pour vos charmes. Sylva disoit fort bien : « 11 n'y a rien de si diffi-
43o LETTRES
j» cile que de faire Tamour avec de Tesprit » ; et moi je dis qu'il est très-difficile de faire l'amour avec le cœur et avec l'esprit Mais ceci est trop relevé pour un pauvre chasseur devant Dieu : ainsi je ne vous parlerai que de notre misère , qui est extrême , et telle ; qu'il me semble qu'il vaut mieux s'ennuyer que de se divertir devant des misérables.- Je ne sais, ma foi, à quoi tout cela aboutira ; mais je sais que tous les lendemains sont pires , et que cela vise à la dépopulation. Nous serons dépopulés , mon cher chevalier , et peut-être passerons-nous devant les autres.
Vous chassez , et je plante des arbres et je défriche des landes. Il faut s'amuser comme on peut. Adieu.
De Bordeaux , le 2 janvier 1752.
LETTRE LXXVIIL
AU MÊME
Je voudrois bien , mon cher chevalier, que vous fussiez ici ; vous nous manquez tous les joiu^ A présent que je vieillis à vue d'oeil , et surtout à la vue de mon œil , je me retire , pour ainsi dire, dans mes amis. Bulkeley est au comble de ses vœux ; son fils pour lequel il est aussi sot que tous les pères , vient d'avoir son régiment. M. Pel* ham, qui étoit à peu près le premier ministre d'Angleterre, est mort C'étoit un ministre bon*
FAMILIÈBES. 43x
néte homme, de Taveu de tout le monde; il étoit désintéressé et pacifique : il vouloit payer les dettes de la nation ; mais il n'avoit qu'une vie , et il en faut plusieurs pour ces entreprises-là. J'allai voir hier une tragédie nouvelle , les Troyennes. La pièce est assez mal faite. Le sujet en est beau , comme vous savez : c'est à peu près celui qu'avoit traité Sénèque. Il y a de très-beaux et de trèsgrands morceaux , un quatrième acte très-beau , et le commencement du cinquième aussi. Ulysse dit d'un ami de Priam qui avoit sauvé Astjranax:
Les rois scroient des dieux sur le trône affermis , S'ils ne donnoient leurs cœurs qu'à de pareils amis.
Je ne vous dirai point quand finira l'affaire du parlement , ou plutôt l'affaire des parlements. Tout cela s'embrouille , et ne se dénoue pas.
J'arrive de Pontchartrain avec madame d'Aiguillon , où j'ai passé huit jours très - agréables. Le maître ' de la maison a une gaieté et une fécondité qui n'a point de pareille. Il voit tout , il lit tout , il rit de tout , il est content de tout , il s'occupe de tout. C'est l'homme du monde que j'envie davantage : il a un caractère unique. Adieu , mon cher Chevalier.
Le 12 mars^ 1754.
' M. de Maurepas.
43a LETTRES