‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 109 sur 129 · LETTRE LXXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXX

AU MÊME

Que voulez-vous que je vous dise, mon cher ami ? je ne veux pas vous porter à la vengeance , mais vous êtes dans le cas de la défense naturelle. Je suis véritablement indigné contre le trait malhonnête de cette femme ; mais rien ne m'étonne. Si vous saviez les tours que j'ai essuyés moi-même plus d'une fois, vous seriez moins surpris, et peut-être moins piqué. Votre réputation est faite ; les honnêtes gens ne vous la contesteront jamais. Tout le monde n'a pas fait ses preuves comme vous; vous ne devez votre place à l'Académie qu'à des triomphes réitérés. Une femme capricieuse ne sauroit vous ravir tout ce que les gens de mérite de Paris , tout ce que les autres nations vous accordent. Ne vous faites point des chimères ; vos observations sur la prétendue différence du traitement sont peut-être l'effet de votre découragement. Que vous soyez encore ou que vous ne soyez plus des nôtres, les honnêtes gens, les gens de lettres sont de toutes les nations , et tous les honnêtes gens de toutes les nations sont leurs Tome V. a8

compatriotes. Vous étiez bien reçu et aimé de nous lorsque nous étions en guerre contre votre pays : pourquoi fausserions-nous la paix à votre égard ? Allez votre train : vous nous connoissez , et savez qu'il y a souvent plus d'étourderie ou de précipitation de jugement que de méchanceté dans notre fait ; vous connoissez aussi ceux sur qui vous pouvez compter. Ne vous souciez pas d'une femme acariâtre, des caillettes, et des âmes basses. Je vous défends bien positivement à présent d'aller chanter matines à Tournai avant que j'arrive à Paris : il ne faut point avoir le cœur plein d'amertume pour louer Dieu. Quand je serai à Paris , j'espère que nous éclaircirons toute cette affaire, et que nous connoîtrons la source de cette tracasserie'. Vous êtes un pyrrhonien , si vous doutez de mon voyage ; nous nous verrons plus tôt que vous ne croyez. Mon fils •,

* Il est difficile de connottre les moti& réels de la rupture entre Guasco et madame Geoffrin. Ce qui paroit le plus probable , c'est qu'elle étoît blessée de n'avoir pas été nommée dans la Vie du prince Cantemir, et de ce que Guasco ne lui avoit pas amené le nurqnis de Saint-Germain , ambas* sadeur de Sardaigne. Il paroit qu'elle aroit poussé asset loin sa petite vengeance; car elle l'avoit accusé d'être un espion de Vienne et de Turin y et de quelques mauvais procédés dont Montesquieu le justifie. Mais peu importe à la postérité , hors la bonté d'un ami tel que Montesquieu.

* Le baron de Secondât , fils de Montesquieu , est mort à Bordeaux en 1795. Il avoit paisiblement cultivé les lettres tonte sa vie. Il n'a eu qu'un fils.

qai est à Clérac , a bien mal aux yeux ; nous se* rons peut-être trois areugles , vous , lui et moi» Nous renouvellerons la dtmse des aveugles * pour nous consoler. Adieu , je vous embrasse de tout mon cœur.

De Bordeaux y le 25 dëcembre 1754*

LETTRE LXXXL

AU MÊME

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