‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 110 sur 129 · A TOURNAI · texte numérisé non relu

A TOURNAI

Je n'ai rien négligé, mon cher ami, pour dé'^ couvrir d'où est partie la bêtise qu'on a fait courir sur votre compte : mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu'on l'a dite , sans en déterrer la source. Je ne jurerois pas que vous ayez eu tort de la soupçonner sortie de la boutique près de l'Assomption. Quand on a un grand tort, il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes sortes de voies. Des tracasseries on va jusqu'aux horreurs. Madame Geoffrin est venue chez moi , à ce qu'il m'a paru pour me sonder ; elle n'a pas manqué de Vous mettre sur le tapis d'un air mo^ queur : mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étois choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que

' Pièce de vers de Michaut , poète contemporain de Louis XI.

j'estime. Elle a été un peu surprise : notre conversation n*a pas été longue, et je me propose bien de rpmpre avec elle \ Je nte la croyois pas capable de tant de méchanceté et de noirceur. Madame d'Aiguillon est aussi choquée que moi de tout ceci : elle a péroré , avec la vivacité que vous lui connoissez, contre la futilité du soupçon de l'espionnage politique , et le ridicule de cette prétendue découverte; elle n'a pas manqué de relever que vous aviez vécu parmi nous pendant toute la guerre, sans avoir jamais dorn^é lieu de vous soupçonner, et qu'il n'y a nulle occasion de le faire dans le temps que nous sommes en pleine paîx avec les pays auxquels vous tenez. Une conjecture jetée en passant à l'occasion de votre voyage à Vienne , et de vos engagements en Flandre, a pu aisément prendre corps en passant d'une bouche à l'autre ; et la malignité en a sans doute profité. Ce qui m'a le plus scandalisé en tout cela, c'est la conduite de quelques-uns de vos confrères. Mais , mon cher abbé , il y a de petits esprits et des âmes viles partout, même parmi les gens de lettres , même dans les sociétés

' On sait de bonne part qu'il dit à quelqu'un qu'il étoit si indigné , qu'il ne mettroit plus les pieds chez elle ; ce qui ne fut malheureusement que trop vrai, puisqu'il tomba malade quelques jours après , et mourut à Paris , d'une fièvre maligne qui l'enleva en peu de jours. Il est su» que cette rupture eût été en même temps l'apologie et la ven* geance la plus complète de son ami.

FAMILIÈRES. 4iy

littéraires. Mais enfin vous ne devez votre place qu*à vos succès.

Au reste, puisque vous voilà en repos, profitez; de votre loisir pour mettre vos dissertations en état de paroître , ainsi que votre Histoire de Clé-, ment r y que nous attendons toujours à Bordeaux avec empressement. Le plaisir de chanter au choeur ne doit pas vous faire perdre le goût des plaisirs littéraires.

Quelques mois d'absence feront tomber tous les bruits ridicules , et vous serez à Paris aussi bien que vous y étiez avant cette tracasserie de femmelette. Je vous somme de votre parole pour le voyage de la Brède après votre «ésidence ; je calcule que ce sera pour le mois d'août. Votre départ me laisse un grand vide; et je sens combien vous me manquez. N'oubliez pas mon trèfle , vos prairies et vos mûriers de Gascogne. Je vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris, le.... janvier lySS.

Page 1