‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 122 sur 129 · DES MODERNES · texte numérisé non relu

DES MODERNES

Nous n'avons pas d'auteur tragique qui donne à l'âme de plus grands mouvements que Crébillon, qui nous arrache plus à nous-mêmes, qui nous remplisse plus de la vapeur du dieu qui l'agite : il vous fait entrer dans le transport des bacchantes. On ne sauroit juger son ouvrage, parce qu'il commence par troubler cette partie de l'âme qui réfléchit. C'est le véritable tragique de nos jours, le seul qui sache bien exciter la

véritable passion de la tragédie, la terreur. Un ouvrage original en fait toujours construire cinq ou six cents autres : les derniers se servent des premiers, à peu près comme les géomètres se servent de formules.

J'ai entendu la première représentation à^lnès de Castro de La Motte. J'ai bien vu qu'elle n'a réussi qu'à force d'être belle , et qu'elle a plu aux spe^ctateurs malgré eux. On peut dire que la grandeur de la tragédie, le sublime et le beau, y régnent partout. Il y a un second acte qui, à mon goût, est plus beau que tous les autres : j'y ai trouvé un art souvent caché , qui ne se dévoile pas à la première représentation , et je me suis senti plus touché la dernière fois que la première.

Je me souviens qu'en sortant d'une pièce intitulée Ésope à la cour^ je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme , que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte; bien différent de cet ancien quidisoit qu'il n'étoit jamais sorti des spectacles aussi vertueux qu'il y étoit entré. C'est qu'ils ne sont plus la même chose.

Dans la plupart des auteurs, je vois l'homme qui écrit; dans Montaigne, l'homme qui pense.

Les maximes de La Rochefoucauld sont les proverbes des gens d'esprit.

Ce qui commence à gâter notre comique, c'est que nous voulons chercher le ridicule des passions, au lieu de chercher le ridicule des manières. Or les passions ne sont pas des ridicules par elles-mêmes. Quand on dit qu'il n'y a point

de qualités absolues, cela ne veut pas dire qu'il n'y en a point réellement, mais que notre esprit ne peut pas les déterminer.

Quel siècle que le nôtre , où il y a tant de critiques et de juges, et si peu de lecteurs !

Voltaire nest pas beau, il n'est que joli: il seroit honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été '.

Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal proportionnés qui brillent de jeunesse.

Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.

Charles xii , toujours dans le prodige , étonne, et n'est pas grand. Dans cette histoire , il y a un morceau admirable , la retraite de Schulembourg , morceau écrit aussi vivement qu'il y en ait. L'auteur manque quelquefois de sens.

Plus le poëme de la Ligue paroit être V Enéide ^ moins il l'est.

Toutes les épithètes de J.-B. Rous.seau disent beaucoup; mais elles disent toujours trop, et expriment toujours au-delà.

Parmi les auteurs qui ont écrit sur l'histoire de France, les uns avoicnt peiitj|U-c Irup d'érudition pour avoir asse2 d^^^^^^Bt les autres trop de génie pour avoir a4^^^^^Bîtion.

Vi^çz U% Lettres XLIX tX j

S'il faut donner le caractère de nos poètes, je compare Corneille à Michel-Ange , Racine à Raphaël , Marot au Corrège , La Fontaine au Titien, Despréaux au Dominiquin, Crébillon au Guerchin, Voltaire au Guide, Fontenelle au Bernin; Chapelle, La Fare, Chaulieu, au Parmesan; Régnier au Gorgion, Lamotte à Rembrand; Chapelain est au-dessous d'Albert Durer. Si nous avions un Milton , je le comparerois à Jules - Romain ; si nous avions le Tasse, nous le comparerions au Carrache; si nous avions TArioste , nous ne le comparerions à personne , parce que personne ne peut lui être comparé.

Un honnête homme (M. Rollin) a, par ses ouvrages d'histoire , enchanté le public. C'est le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète satisfaction d'entendre parler la vertu : c'est l'abeille de la France.

Je n'ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j'estimois, n'ayant guère lu, autîmt qu'il m'a été possible , que ceux que j'ai crus les meilleurs.

On parloit devant Montesquieu du roman de Don-Quichotte : « Le meilleur livre des Ëspa- » gnols, dit-il, est celui qui se moque de touâ 30 les autres ». \

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