‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 127 sur 129 · VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

VARIÉTÉS

Je ne puis comprendre comment les princes croient si aiséroer^t qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien.

Aimer à I^re, c'est faire une échange des heures

4y2 PENSEES

, d'ennui que Ton doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses.

Malheureuse condition des hommes ! à peine l'esprit est-il parvenu à sa maturité , que le corps commence à s'affoiblir.

On demandoit à Chirac ( médecin ) si le commerce des femmes étoit malsain. Non , disoit-il , pourvu qu'on ne prenne pas de drogues ; mais je préviens que le changement est une drogue.

C'est l'effet d'jin mérite extraordinaire d'être dans toutson jour auprès d'un mérite aussi grand.

Montesquieu grondoit un jour très-vivement ses domestiques. Il se retoiu*ne tout à coup , en riant, vers un témoin de cette scène : Ce sont, dit-il y des horloges qu'on a besoin quelquefois de femonter.

Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit; et c'est souvent en, parlant mal qu'il parle bien.

Voici comme je définis le talent : un don que Dieu nous a fait en secret, et que nous révélons sans le savoir.

Les grands seigneurs ont des plaisirs, le peuple a de la joie.

Outre le plaisir que le vin nous fait, nous devons encore à la joie des vendanges le plaisir des comédies et des tragédies.

Je disois à un homme : Fi donc ! vous avez les sentiments aussi bas qu'un homme de qualité.

M est si doux, qu'il me semble voir un ver

qui file de la soie.

Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise.

Quand on a été femme à Paris, on ne peut pas être femme ailleurs.

La France se perdra par les gens de guerre.

Ma fiUe disoit très- bien : les^ mauvaises manières ne sont dures que la première fois.

Je disois à madame du Châtelet : Vous vous empêchez de dormir pour apprendre la philosophie ; il faudroit au contraire étudier la philosophie pour apprendre à dormir.

Si un Persan ou un Indien venoit à Paris , il faudroit six mois pour lui faire comprendre ce que c'est qu'un abbé commandataire qui bat le pavé de Paris.

L'attente est une chaîne qui lie tous nos plaisirs.

Par malheur, trop peu d'intervalle entre le temps où l'on est trop jeune et celui où Ion est trop vieux.

Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu.

J'aime les paysans ; ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers.

Sur ceux qui vivent avec leurs laquais, j'ai dit : Les vices ont bien leur pénitence.

Les quatre grands poètes, Platon, Malebranche, Shaftesbury, Montaigne !

Les gens d'esprit sont gouvernés par des valets , et les sots par des gens d'esprit.

On auroit dû mettre l'oisiveté continuelle parmi les peines de l'enfer; il me semble au con-

traire qu'on l'a mise pariai l^a joies du paradis.

Ce qui manque aux orateurs en profondeur , ils vous le donnent en longueur. Je n'aime pas les discours oratoires , ce sont des ouvrages d'ostentation»

Les médecins dont parle M. Friend dans son Histoire de la Médecine sont parvenus à une grande vieillesse. Raisons physiques : i^. les médecins sont portés à avoir de la tempérance : a^. ils préviennent les maladies dftns les commencements : 3<>. par leur état, ils font beaucoup d'exercice : 4°' ^^ voyant beaucoup de malades, leur tempérament se fait à tous les airs, et ils deviennent moins susceptibles de dérangement : 5^ ils connoissent mieux le péril : 6^. ceux dont la réputation est venue jusqu'à nous étoient habiles ; ils ont donc été conduits par des gens habiles , c'est-à-dire, eux-mêmes.

Sur les nouvelles découvertes , nous avons été bien loin pour des hommes.

Je diseis sur les amis tyranniques et avantageux : L'amour a des dédommagements que l'amitié n'a pas.

A quoi bon faire des livres pour cette petite terre , qui n'est guère plus grande qu'un point ?

Gontades, bas courtisan, même à la mort, nécrivit-il pas au cardinal de Richelieu qu'il étoit content de mourir pour ne pas voir la fin d'un ministre comme lui ? Il étoit courtisan par la force de la nature, et il caroyoit esL réchapper.

M. . . . parlant des beaux génies perdus dans le

nombre des hammes, dîsoit : Ccmime des marchands, ils sont morts sans déplier.

Deux beautés communes se défont; deux grandes beautés se font valoir.

Presque toutes les vertus sont un rapport particulier d'un certain homme à un autre : par exemple, l'amitié, l'amour de la patrie, la pitié, sont des rapports particuliers; mais la justice est un rapport général. Or toutes les vertus qui détruisent ce rapport ne sont point des vertus.

La plupart des princes et des ministres ont bonne volonté; ils ne savent comment s'y prendre.

Le succès de la plupart des choses dépend de savoir combien il faut de temps pour réussir.

Le prince doit avoir l'œil sur l'honnêteté publique , jamais sur les particuliers.

Il ne faut point faire par les lois ce qu'on peut feiré par les mœurs.

Les préambules des édits de Louis xiv furent plus insupportables aux peuples. que lès édits mêmes.

Les princes ne devroient jamais £siire d'apologies : ils sont toujours trop forts quand ils décident , et foible» quand ils disputent. Il faut qu'ils fassent toujours des choses raisonnables , et qu'ils raisonnent fort peu.

J'ai toujours vu que, pour réussir dans le monde , il falloit avoir l'air fou , et être Sfge.

En fait de parure, il faut toujours rester audessous de ce qu'on peut.

4y6 PENSÉES

Je disoift à Chantilly que je faisois maigre, par politesse ; M. le duc étoit dévot.

Le souper tue la moitié de Paris; le diner l'autre.

Je hais Versailles, parce que tout le monde y est petit; j'aime Paris , parce que tout le monde y est grand.

Si on ne vouloit qu'être heureux , cela seroit bientôt fait : mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile , parce que nous croyons les autres plus heureux qu'ils ne sont.

Les gens qui ont beaucoup d'esprit tombent souvent dans le dédain de tout.

Je vois des gens qui s'effarouchent des digres* sions ; je crois que ceux qui savent en faire sont comme les gens qui ont de grands bras, ils atteignent plus loin.

r Deux espèces d'hommes , ceux qui pensent , et ceux qui amusent.

Une belle action est celle qui a de la bonté , et qui demande de la force pour la faire.

La plupart des honimes sont plus capables de grandes actions que de bonnes.

Le peuple est honnête dans ses goûts, sans l'être dans ses mœurs : nous voulons trouver des honnêtes gens , parce que nous voudrions qu'on le fût à notre égard.

La vanité des gens est aussi bien fondée que celle que je prendrois sur une aventure arrivée aujourd'hui chez le cardinal de Polignac, où je

dinois. Il a pris la main de l'aîné de la maison de Lorraine, le duc d'Elbœuf; et après le dîner, quand le prince n'y a plus été , il me l'a donnée. Il me la donne, à moi ; c'est un acte de mépris : il l'a prise au prince , c'est une marque d'estime. C'est pour cela que les princes sont si familiers avec leurs domestiques : ils croient que c'est une faveur , c'est un mépris.

Les histoires sont des faits faux composés sur des faits vrais , ou bien à l'occasion des vrais. , D'abord les ouvrages donnent de la réputation à l'ouvrier , et ensuite l'ouvrier aux ouvrages.

Il faut toujours quitter les lieux un moment avant d'y attraper des ridicules. C'est l'usage du monde qui donne cela.

Dans les livres , on trouve les hommes meilleurs qu'ils ne sont : amour-propre de l'auteur , qui veut toujours passer pour plus honnête homme en jugeant en faveur de la vertu. Les auteurs sont des piersonnages de théâtre.

Il faut regarder son bien comme son esclave , mais il ne faut pas perdre son esclave.

On ne sauroit croire jusqu'où a été dans ce siècle la décadence de l'admiration.

Un certain esprit de gloire et de valeur se perd peu à peu parmi nous. La philosophie a gagné du terrain ; les idées anciennes d'héroïsme et de bravoure, et les nouvelles de chevalerie, se sont perdues. Les places civiles sont remplies par des gens qui ont de la fortune, et les militaires décréditées par des gens qui n'ont rien. Entin^ c'est

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presque partout indifférent pour le bonheur d'être à un maître ou à un autre : au lieu qu'autrefois une défaite ou la prise de sa ville étoit jointe à la destruction ; il étoit question de perdre sa ville , sa femme et ses enfants* L'établissement du commerce des fonds publics; les dons immenses des princes , qui font qu'une infinité de gens vivent dans l'oisiveté^ et obtiennent la con^ sidération même par leur oisiveté , c'est-à-dire , par leurs agréments ; l'indifférence pour l'autre vie, qui entraine dans la mollesse pour celle-ci , et nous rend insensibles et incapables de tout ce qui suppose un effort ; moins d'occasions de se distinguer ; une certaine façon méthodique de prendre des villes et de donner des batailles , la question n'étant que de faire une brèche , et de se rendre quand elle est faite; toute la guerre consistant plus dans l'art que dans les qualités personnelles de ceux qui se battent , l'on sait à chaque siège le nombre de solilgts qu'on y lais* sera ; la noblesse ne combat plus en corps.

Nous ne pouvons jamais avoir de règles dans nos finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose, et jamais ce que nous ferons.

On n'appelle plus un grand ministre un sage dispensateur des revenus publics, mais celui qui a de l'industrie, et de ce qu'on appelle des expédients.

L'on aime mieux ses petit-enfants que ses fils ; c'est qu'on sait à peu près au juste ce qu'on tire

DIVERSES. 4'jg

de ses fils, la fortune %i le mérite qu'ils ont; mais on espère et Ton se flatte sur ses petits-fils.

Je n'aime pas les petits honneurs. On ne savoit pas auparavant ce que vous méritiez ; mais il vous fixent, et décident au juste ce qui est fait pour vous.

Quand , dans un royaimie, il y a plus d'avantage à faire sa cour qu'à faire son devoir , tout est perdu. ,

La raison pour laquelle les sots réussissent toujours dans leurs entreprises, c'est que, ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont impétueux , ils ne s'arrêtent jamais.

Remarques bien que la plupart des choses qui nous font plaisir sont déraisonnables.

Les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n'ont besoin que de se ressouvenir , et non d'apprendre.

On pourroit, par des changements imperceptibles dans la jurisprudence, retrancher bien des procès.

Le mérite console de tout.

J'ai ouï dire au /cardinal Impériali : 11 n'y a point d'homme que la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; 'mais lorsqu'elle ne le trouve pas prêt à la recevoir elle entre par la porte et sort par la fenêtre.

Les disproportions qu'il y a entre les hommes sont bien minces pour être si vains : les uns ont la goutte , d'autres la pierre ; les uns meurent , d'autres vont mourir; ils ont une même âme

48o PENSÉES

pendant Téternité , et files ne sont différentes que pendant un quart d'heure , et c'est pendant qu'elles sont jointes à un corps.

Le style enflé et emphatique est si bien le plus aisé, que, si vous voyez une nation sortir de la barbarie , vous verrez que son style donnera d'abord dans le sublime , et ensuite descendra au naïf La difficulté du naïf est que le bas le côtoie : mais il y a une différence immense du sublime au naïf, et du sublime au galimatias.

Il y a bien peu dé vanité à croire qu'on a besoin des affaires pour avoir quelque mérite dans le 'monde, et de ne se juger plus rien lorsqu'on ne peut plus se cacher sous le personnage d'homme public.

Les ouvrages qui ne sont point de génie ne prouvent que la mémoire ou la patience de l'auteur.

Partout où je trouve l'envie , je me fais un plaisir de la désespérer ; je loue toujours devant un envieux ceux qui le font pâlir.

L'héroïsme que la morale avoue ne touche que peu de gens : c'est l'héroïsme qui détruit la morale , qui nous frappe et cause notre adniiration.

Remarquez que tous les pays qui ont été beaucoup habités sont très-malsains : apparemment que les grands ouvrages des hommes , qui s'enfoncent dans la terre, canaux, caves, souterrains y reçoivent les eaux qui y croupissent.

Il y a certains défauts qu'il faut voir pour les sentir, tels que les habituels.

DIVBHSES. 48i

Horace et Âristote nous ont défà purlë des Tertas de leurs pères et desTÎces de irârs temps, et les auteurs de siècle en siècle nous en ont pau4é de même. Slls avaient dit vrai, les hommes seroient à présent des ours. Il me semble que ce qui fait ainsi raisonner tous les hommes, c'est que hous ayons vu nos pères et nos maîtres qni nous corrigeoient Ce n'est pas tout: les hommes ont si mauvaise opinion d'eux, qu'ils ont cm non-seu lemen t que leur esprit et leur âme avoien t dégénéré , mais aussi leur corps , et qu'ils étoient devenus moins grands, et non-seulement eux, mais les animaux. On trouve dans les histoires les hommes peints en beau , et on ne les trouve pas tels qu'on les voit

La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel.

Les gens qui ont peu d'affaires sont de trèsgrands parleurs. Moins on pense , plus on parle : ainsi les femmes parlent plus que les hommes; à force d'oisiveté elles n'ont point à penser. Une nation où les femmes donnent le ton, est une nation parleuse.

Je trouve que la plupart des gens ne travaillent à faire une grande fortune que pour être au désespoir, quand ils l'ont faite , de ce qu'ils ne sont pas d'une illustre naissance*

Il y a autant de vices qui viennent de ce qu'on ne s'estime pas assez , que de ce que l'on s'estime trop. ' ,

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