DIALOGUE DE SYLLA ET FEUCRATE
et de celui des Romains , il montroit cette audace que vous avez punie* Vous avez bien pour vous quelques victoires- de plus, et de plus grands excès. Mais, en prenant la dictature, vous avez donné l'exemple du crime que vous avez puni. Voilà l'exemple qui sera suivi, et non pas celui d'une modération qu'on ne fera qu'admirer.
Quand les dieux ont souffert que Scylia se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils j ont proscrit la liberté pour jamais. Il faudroit qu'ils fissent trop de miracles pour arracher à présent du coeur de tous les capitaines romainfe l'ambition de régner. Vous leur avez appris qu'il y avoit une voie bien plus sûre pour aller à la tyrannie et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret , et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d'une république trop riche et trop grande, le désespoir de pouvoir l'opprimer.
Il changea de visage , et se tut un moment. Je ne crains , me dit* il avec émotion , qu'un homme dans lequel je crois voir plusieurs Marius. Le hasard, ou bien un destin plus fort, me Ta &iit épargner. Je le regarde sans cesse y j'étudie son âme : il y cache des desseins profonds. Mais s'il ose jamais former celui de commander à des hommes que j'ai faits mes égaux , je jure par les dieux que je punirai son insolence '.
■ Variante : Je jure par les dieux que je punirai bien moinv son crime qnle son insofence.
LYSIMAQITE.
Ijorsquk Alexandre eut détruit Tempircdes Perses , il voulut que l'on crût qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens étoient indignés de voir ce prince rougir d'avoir Philippe pour père : leur mécontentement s'accrutlorsqu'ilslui virent prendre les mœurs, les habits et les manières des Perses ; et ils se reprochoient tous d'avoir tant fait pour un homme qui commençoit à les mépriser. Mais on murmuroit dans l'armée, et on ne par^ loit pas.
Un philosophe nommé Callisthène avoit suivi le roi dans son expédition. Un jour qu'il le salua à la manière des Grecs : D'où vient ^ lui dit Alexandre , que tu ne ni adores ptis ? « Seigneur, » lui dit Callisthène, vous êtes chef de deux na- » tions : Tune , esclave avant que vous l'eussiez » soumise , ne l'est pas moins depuis que vous » l'avez vaincue; l'autre, libre avant qu'elle vous » servît à remporter tant de victoires, l'est en- » corfe depuis que vous les avez remportées. Je » suis Grec, Seigneur; et ce nom, vous l'avez » élevé si haut, que, sans vous faire tort, il ne » nous est plus permis de l'avilir j».
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes comme ses vertus ; il étoit terrible dans sa colère ; elle le rendoit cruel. Il fit couper les pieds, le nez et les oreilles à Callisthène; ordonna qu'on le
ia8 I.Y81MAQUE,
mit dans une cage de fer, et le fit portei: ainsi à
la suite de Farinée.
J'aimoisCallisthène; et de tout temps, lorsque mes occupations me laissoieut quelques heures de loisir, je les avois employées à Técouter : et si j'ai de Tamoi^ pour la vertu , je le dois aux impressions que ses discours faisoient sur moi. J'ailai le voin a Je vous salue, lui dis-je, illustre » malheureux 9 que je vois dans une cage de fer )» comme on enferme une béte sauvage , pour » avoir été le seul homme de l'armée j».
a Lisipiaque, me dit-il, quand je suis dans une D situation qui demande de la force et du couj> rage, il me semble que je me trouve presque à » ma place. En vérité, si les dieux ne m'a voient » mis sur la terre que pour y mener une vie vo- » luptueuse, je croirois qu'ils m'auroient donné D en vain une âme grande et immortelle. Jouir » des plaisirs des sens est une chose dont tous j> les hommes sont aisément capables : et si les » dieux ne nous ont faits que pour cela, ils ont 2> fait un ouvrage plus parfait qu'ils n'ont voulu, » et ils ont plus exécuté qu'entrepris. Ce n'est pas, D ajouta-t-il, que je sois insensible; vous ne me » faites que trop voir que je ne le suis pas. Quand » vous êtes venu à moi , j!ai trouvé d'abord quel- » que plaisir à vous voir faire une action de cou- » rage ; mais , au nom des dieux , que ce soit pour » la dernière fois. Laissez-moi soutenir mes mal- «heurs, et n'ayez point la cruauté d'y joindre » encore les vôtres ».
LYSIMAQUEk 199
« Callistfaène , lui dis-je, je vous verrai tous les » jours. Si le roi vous voyoit abandonné des gens » vertueux, il n'auroit plus de remords, il com- » menceroit à croire que vous êtes coupable. Ah! » j'espère qu'il ne jouira pas du plaisir de voir yt que ses châtiments me feront abandonner un » ami ».
Un jour Callisthène me dit : « Les dieux îm- » mortels m'ont consolé, et, depuis ce temps, » je sens en moi quelque chose de divin qui m'a » ôté le sentiment de mes peines. J'ai vu en songe » le grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui ; vous y> aviez un sceptre à la main , et un bandeau royal » sur le front. Il vous a montré à moi , et m'a dit ; » // te rendra plus heureux. L'émotion où j'étois » m'a réveillé. Je me suis trouvé les mains éle- » vées au ciel , et faisant des efforts pour dire : » Grand Jupiter^ si Lysimaque doit régner^ fais » quil règne avec justice. Lysimaque , vous ré- » gnerez : croyez un homme qui doit être agréa- » ble aux dieux , puisqu'il souffre pour la vertu».
Cependant Alexandre ayant appris que je res* pectois la misère de Callisthène , que j'allois le voir, et que j'osois le plaindre , il entra dans ui^e nouvelle fureur : « Va , dit-il , combattre contre » les lions, malheureux qui te plais tant à vivre » avec les bêtes féroces ». On différa mon supplice pour le faire servir de spectacle à plus de gens.
Le jour qui le précéda, j'écrivis ces mots à Callisthène : « Je vais mourir. Toutes les idées que Tome V. 9
i3o JLTSIMAQUE.
» vous m'aviez données de ma future grandeur se p sont évanouies de mon esprit. Taurois souhaité » d'adoucir les maux d'un homme tel que vous ».
Prexape, à qui je m'étois confié, m'apporta cette réponse : « Lysimaque, si les dieux ont ré- 9 solu que vous régniez y Alexandre ne peut pas » vous ôter la vie ; car les hommes ne résistent » pas à la volonté des dieux ».
Cette lettre m'encouragea; et faisant réflexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux sont également environnés de la main divine, je résolus de me conduire, non pas par mes espérances , mais par mon courage ; et de défendre jusqu'à la fin une vie sur laquelle il y avoit de si grandes promesses.
On me mena dans la carrière. Il y avoit autour de moi un peuple immense qui venoit être témoin de mon courage ou de ma frayeur. On me lâcha un lion. J'avois plié mon manteau autour de mon bras : je lui présentai ce bras ; il voulut le dévorer; je lui saisis la langue, la lui arrachai , et le jetai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution ; et ce moment fut celui du retour de sa grande âme.
Il me fit appeler; et me tendant la main , d Lysimaque, me dit-il, je te rends mon amitié, » rends-moi la tienne. Ma colère n'a servi qu'à » te faire faire une action qui manque à la vie 9 d'Alexandre d.
le reçus les grâces du roi ; j'adorai les décrets
LTSIMAQUE. iSi
des dieux , et j'attendois leurs promesses sans les rechercher ni les fuir. Alexandre mourut , et toutes les nations fureat sans maître. Les fils du roi étoient dans l'enfance ; son frère Aridée n'en étoit jamais sorti : Olympias n'avoit que la har- >diesde des âmes foibles, et tout ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage : Roxane , Eurydice, Statyre, étoient perdues dans la douleur. Tout le monde^' dans le palais , savoit gémir, et personne ne sayoit régner. Les capitaines d'Alexandre leirèrent donc les yeux sur son trône; mais l'ambition de chacun fut contenue par l'ambition de tous» Nous partageâmes l'em** pire, et chacun de noiss crut avoir partage le prix de ses fatigues.
Le sort me fit roi d'Asie , et à présent que je puis tout, j'mi plus -besoin que jamais des leçons de Callîsthèoe. Sa joie m'annonce que j'ai fait quelque bonne actioe ;<t ses soupirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et mou
Je suis le roi d'un peuple qui m'aime. Les pères de famille espèrent la loofueur de ma vte comme celle de leurs enlants : les enfents craignent de me perdre comme ils craignent de perdre leur père. Mes sujets sont heureux , et je le suis.