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Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d'occuper à la guerre ce peuple indocile. Il a été forcé , malgré lui , à ravager la terre, et à soumettre tant de nations dont l'obéissance nous pèse. A présent que Funivers n'a plus d'ennemis à nous donner, quel seroit le destin de la république? Et, sans moi, le sénat auroit-il pu empêcher que le peuple , dans sa fureur aveugle pour la liberté , ne se. livrât lui-même à Marins, ou au premier tyran qui lui auroit fait espérer l'indépendance ?
Les dieux , qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition , ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude. Mais , quel que doive être Je prix de cette noble liberté , il faut bien le payer aux dieux.
La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers ; et elle est pourtant utile aux humains.
La postérité jugera ce que Rome n'a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n'ai pas versé assez de sang , et que tous les partisans de Marins n'ont pas été proscrits.
Il faut que je l'avoue ; Sylla, vous m'étonnez. ' Quoi ! c'est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang ! et vous avez eu de l'attachement pour, elle !
EucRATE , me dit-il , je n'eus jamais cet amour dominant pour la patrie dont nous trouvons tant d'exemples dans les premiers temps de la répu-
DE SYLLA ET lyEtICRATE. 121 blique : et f aime autant Coriolan qui porte la flamme et le fer jusqu'aux murailles de sa ville ingrate , qui fait repentir chaque citoyen de l'affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole.
Je ne me suis jamais piqué d'être l'esclave ni l'idolâtre de la société de mes pareils : et cet amour tant vanté ' est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions , et surtout par le mépris que j'ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j'ai traité le seul grand peuple de l'univers , de l'excès de ce mépris pour tous les autres*
J'ai cru qu'étant sur la terre, il falloit que j'y fusse libre. Si j'étois né chez les barbares, j'aurois moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j'ai obtenu la gloire des conquérants en ne cherchant que celle des hommes libres.
Lorsqu'avec mes soldats je suis entré dans Rome, je ne respirois ni la fureur ni la vengeance. J'ai jugé sans haine , mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. Vous étiez libres, ai-je dit ; et vous voulez vivre esclaves ! Non. Mais înourez , et vous aurez l'avantage de mourir citoyens d'une ville libre.
J'ai cru qu'ôter la liberté à une ville dont j'é-
■ Le manuscrit porte : Pour la politique.
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lois citoyen étoit le plus grand des crimes. Tai puni ce crime-là; et je ne me suis point embar* rassé si je serois le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli, le peuple a expié tous les affronts qu'il avoit faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies; et Rome n'a jamais été si tranquille.
Vous voilà instruit de ce qui ma déterminé à toutes les sanglantes tragédies que. vous avez vues. Si j'avois vécu dans ces jours heureux de la république où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons , y rendoient aux dieux une âme libre , vous m'auriez vu passer ma vie dans cette retraite que je n'ai obtenue que par tant de sang et de sueur.
Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité , nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu'un homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les autres.
Vous avez regardé l'ambition des héros comme une passion commune, et vous n'avez fait cas que de Tambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens , vous a fait prendre la résolution d'être un homme extraordinaire : l'amour de votre liberté vous a fait prendre celle d'être terrible et cruel. Qui diroit qu'un hé-
DE SYLLA ET D*EUCRATE. laJ
roïsme de principe eût été plus funeste qu'un héroïsme d'iinpétuosité? Mais si , pour vous empêcher d'être esclave , il vous a fallu usurper la dictature , comment avez-vous osé la rendre ? le peuple romain, dites^vous, vous a vu désarmé, et n'a point attenté sur votre vie. C'est un danger auquel vous avez éc^iappé ; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération , et vous confondre dans la foule d'un peuple soumis.
J'ai un nom , me dit-il , et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain Ce nom arrête toutes les entreprises; et H n'y a point d'ambition qui n'en soit épouvantée. Scylla respire ; et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée , Orchomène et Signion. Sylla a donné à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m'aura toujours devant les yeux ; et , dans ses songes même , je lui apparoîtrai couvert de sang ; il croira voir lès funestes tables , et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en vSecret contre mes lois; mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suis-je pas au milieu de Rome? Vous trouverez encore chez moi le javelot que j'avois à Orchomène , et le bouclier que je portai sur les murailles d'Athènes. Parce que je n'ai point de licteurs , en suis-je
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moins Scylla? J'ai pour moi le sénat avec la justice et les lois ; le sénat a pour lui mon génie, ma fortune et ma gloire.
J'avoue, lui dis-je , que , quand on a une fois fait trembler quelqu'un , on conserve presque toujours quelque chose de l'avantage qu'on a pris.
Sans doute , me dit-il. J'ai étonné les hommes; et c'est beaucoup '. Repassez dans votre mémoire l'histoire de ma vie , vous verrez que j'ai tout tiré de ce principe , et qu'il a été l'âme de toutes mes actions. Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Marins : je fus indigné de voir un homme sans nom , fier de la bassesse de sa naissance , entreprendre de ramener les premières familles de Rome dans la foule du peuple ; et, dans cette situation , je portois tout le poids d'une grande âme. J'étois jeune , et je nae résolus de me mettre en état de demander compte à Marins de ses mépris. Pour cela, je l'attaquai avec ses propres armes, c'est-à-dire, par des victoires contre les ennemis de la république.
Lorsque , par le caprice du sort , je fus obligé de sortir de Rome*, je me conduisis de même : j^allai faire la guerre à Mithridate; et je crus détruire Marius à force de vaincre l'ennemi de Marius. Pendant que je laissai ce romain jouir de son pouvoir sur la populace , je multipliois
' Variante : Gela me suffit.
DE SYLLA ET DEUCRATE. ta5
ses mortifications; et je le foFçois tous l«s jours d'aller au Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont je désespérois. Je lui faisois une guerre de réputation , plus cruelle cent fois que celle que mes légions faisoient au roi barbare. 11 ne sortoit pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât mon audace ; et mes moindres actions , toujours superbes , étoient pour Marins de funestes présages. Enfin Mithridate demanda la paix : les conditions étoient raisonnables ; et si Rome avoit été tranquille , ou si ma fortune n'avoit pas été chancelante , je les aurois accep* tées. Mais le mauvais état de mes affaires m'obligea de les rendre plus dures ; j'exigeai qu'il détruisît sa flotte, et qu'il rendit aux rois ses voisins tous les états dont il les avoit dépouillés. Je te laisse , lui dis-je , le royaume de tes pères , à toi qui devrois me remercier de ce que je te laisse la main avec laquelle tu as signé l'ordre de faire mourir en un jour cent mille Romains. Mithridate resta immobile; et Marins, au milieu de Rome , en trembla.
Cette même audace qui m*a si bien servi contre Mithridate , contre Marins , contre son fils , contre Thélésinus , contre le peuple , qui a soutenu toute ma dictature , a aussi défendu ma vie le jour que je l'ai quittée ; et ce jour assure ma liberté pour jamais.
Seigpteur , lui dis-je , Marius raisonnoit comme vous , lorsque, couvert du sang de ses ennemis