‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 36 sur 129 · DES BEAUTÉS QUI RÉSULTENT D'UN CERTAIN EMBARRAS DE L'AME · texte numérisé non relu

DES BEAUTÉS QUI RÉSULTENT D'UN CERTAIN EMBARRAS DE L'AME

Souvent la surprise vient à rame de ce qu'elle ne peut pas concilier ce qu'elle voit avec ce qu'elle a vu. Il y a en Italie un grand lac , qu'on appelle le Lac- Majeur, il Lago-Miiggiore; c'est une petite mer dont les bords ne montrent rie» que de sauvage. A quinze milles dans le lac sont deux isles d'un quart de lieue de tour, qu'on appelle les Borromées , qui sont, à mon avis, le* séjour du monde le plus enchanté. L'âme est étonnée de ce contraste romanesque , de rappeler avec plaisir les merveilles des romans, où , après avoir passé par des rochers et des pays arides, on se trouve dans un lieu fait par les fées.*

Tous les contrastes nous frappent , parce que les choses en opposition se relèvent toutes les deux : ainsi , lorsqu'un petit homme est auprès d'un grand , le petit fait paroitre l'autre plus grand , et le grand fait paroitre l'autre plus petit.

Ces sortes de surprises font le plaisir que l'on trouve dans toutes les beautés d'opposition , dans toutes les antithèses et figures pareilles. Quand Florus dit : « Sore et Algide (qui lecroiroit?) nous » ont été formidables ; Satrique et Cornicule » étoient des provinces ; nous rougissions des Bo- » riliens et des Véruliens , mais nous en avons » triomphé; enfin Tibur, notre faubourg, Prén neste, OÙ sont nos maisons de plaisance, étoient

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» le sujet des vœux que nous allions faire au Ca- » pitolei) : cet auteur, dis-je, nous montre en même temps la grandeur de. Rome et la petitesse de ses commencements ; et l'étonnement porte sur ces deux choses.

On peut remarquer ici combien est grande la différence des antithèses d'idées d'avec les antithèses d'expression. L'antithèse d'expression n'est pas cachée ; celle d'idées l'est ; Tune a toujours le même habit, l'autre en change connue on. veut : l'une est variée , l'autre non. .

Le même Florus , en parlant dea Samnites , dit que leurs villes furent tellement détruites, qu'il est difficile de trouver à présent le sujet de vingtquatre triomphes ; utnonjacilè appareat materia quatuor et s^iginti triomphorum. Et par les mêmes paroles qui marquent la destruction de ce peuple, il fait voir la grandeur de son courage et de son opiniâtreté.

Lorsque nous voulons nous empêcher de rire, notre rire redouble à cause du contraste qui est entre la situation où nous sommes et celle où nous devrions être. De même , lorsque nous voyons dans un visage un grand défaut , comme , par exemple , un très grand nez , nous rions , à cause que nous voyons que ce contraste avec les autres traits du visage ne doit pas être. Ainsi les contrastes sont cause des défauts aussi-bien que des beautés. Lorsque nous voyons qu'ils sont sans raison , qu'ils relèvent ou éclairent un autre défaut , ils sont les grands instrumeots de la lai-

SUR m GOUT. i6i

deur, laquelle, lorsqu'elle nous frappe subitement , peut exciter une certaine joie dans notre âme et nous faire rire. SI notre âme la regarde comme un malheur dans la personne qui la possède , elle peut exciter la pitié^ si elle la regarde avec ridée de ce qui peut nous nuire , et avec une idée de comparaison avec ce qui a coutume de nous émouvoir et d'exciter nos désirs , elle la regarde avec un sentiment ôiccversion.

Lorsqu'on rapproche des idées opposées l'une à l'autre , si le contraste a été trop facile ou trop difficile à trouver , il déplaît. Il faut que l'opposition qui est entre les idées rapprochées se fasse sentir parce qu'elle y est , non parce que Tauteur a voulu la montrer; car, en ce dernier cas, la surprise ne tombe que sur la sottise de Fauteur.

Une des ctoses qui nous plaisent le plus, c'est le naïf; mais c'est aussi le stylede plus difficile à attraper : la raison en est qu'il est précisément entre le noble et le bas , et est si près du bas , qrfil est très-difficile de le côtoyer toujours sans y tomber.

Les musiciens ont reconnu que la musique qui se chante le plus facilement est la plus difficile à composer : preuve certaine que nos plai sirs et l'art qui nous les donne sont entre certaines limites.

A voir les vers de Corneille si pompeux, et ceux de Racine si naturels , on ne devineroit pas que Corneille travailloit facilement , et R.acin« avec peine.

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