‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 44 sur 129 · A LA RENTRÉE DE L'ACADÉMIE DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

A LA RENTRÉE DE L'ACADÉMIE DE BORDEAUX

Le i5 novembre 17 17.

Ceux qui ne sont pas instruits de nos obligations et de nos devoirs, regardent nos exercices comme des amusements que nous nous procurons, et se font une idée riante de nos peines mêmes et de nos travaux.

Ils croient que nous ne prenons de la philosophie que ce qu elle a d*agréable; que nous laissons les épines pour ne cueillir que les fleurs; que nous ne cultivons notre esprit que pour le mieux faire servir aux délices du cœur; qu'exempts, à la vérité, de passions vives qui ébranlent trop l'âme , nous nous livrons à une autre qui nous en dédommage , et qui n'est pas moins délicieuse, quoiqu'elle ne soit point sensuelle.

Mais il s'en faut bien que nous soyons dans une situation si heureuse : les sciences les plus abstraites sont l'objet de l'académie; elle embrasse cet infini qui se rencontre partout dans la physique et l'astronomie ; elle s'attache à Fintelligence des courbes, réservées jusqu'ici à la suprême intelligence; elle entre dans le dédale

de ranatomie et les mystères de la chimie; elle réforme les erreurs de la taédecine , cette parque cruelle qui tranche tant de jours, cette science en même temps si étendue et si bornée; on y attaque enfin la vérité par l'endroit le plus fort, et oti la cherche dans les ténèbres les plus épaisses où elle puisse se retirer.

Aussi, Messieurs, si l'on n'étoit animé d'un beau zèle pour l'honneur et la perfection des sciences , il n'y a personne parmi nous qui ne regardât le titre d'académicien comme un titre onéreux, et ces sciences mêmes auxquelles nous nous appliquons, comme un moyen plus propre à nous tourmenter qu'à nous instruire. Un travail souvent inutile; des systèmes presque aussitôt renversés qu'établis ; le désespoir de trouver ses espérances trompées; une lassitude continuelle à courir après une vérité qui fuit ; cette émulation qui exerce , et ne règne pas avec moins d'empirç sur les âmes des philosophes que la basse jalousie sur les âmes vulgaires ; ces longues méditatioi|isoù l'âme se replie $ur elle-même, et s'enchaîne sur un objet; ces nuits passées dans les veilles , les jours qui leur succèdent dans les sueurs : vous reconnoissez là , M^sieurs , la vie des gens de lettres.

Non, il ne faut pas croire que la place que nous occupons soit un lieu de tranquillité , nous n'acquérons par nos travaux que le droit de travailler davantage. Il n'y a que les dieux qui aient le privilège de se reposer sur le Parnasse : les

mortels n'y sont jamais fixes et tranquilles; et

s'ils ne montent pas, ils descendent toujours.

Quelques anciens nous disent qu'Hercule n'étoit point un conquérant, mais un sage qui avoit purgé la philosophie des préjugés, ces véritables monstres de l'esprit : ses travaux étonnèrent la postérité , qui les compara à ceux des héros les plus infatigables.

II semble que la Fable nous représentoit la vérité sous le symbole de ce Protée qui se cachoit sous mille fibres et sous mille apparences trompeuses '.

Il faut la chercher dans l'obscurité même dont elle se couvre, il faut la prendre, il faut l'embrasser, il faut la saisir '.

Mais, Messieurs, qu'il y a de difficultés dans cette recherche ! car enfin ce n'est pas assez pour nous de donner une vérité, il faut qu'elle soit nouvelle : nous faisons peu de cas de ces fleurs que le temps a fanées; nous mépriserions parmi nous un Patrocle qui viendroit se couvrir des armes d'Achille; nous rougirions de redire toujours ce que tant d'autres auroient dit avant nous, comme ces vains échos que l'on entend dans les campagnes : nous aurions honte de porter à l'Académie les observations des Tlutres,

* Omia transformât se se in miracula rerumy Jgnemque, horribilem4jueferam,Jluviumque liquentem»

■ Sedifuantd ille magis formas se verte t in omnes, Tantà , nate , magis contende tenacia vincla.

semblables à ces fleuves qui portent à la mer tant d'eaux qui ne viennent pas de leurs sources. Cependant les découvertes sont devenues bien rares; il semble qu'il y ait une espèce d'épuisement et dans les observations et dans les observateurs. On diroit que la nature a figiit comme ces vierges qui conservent long-temps ce qu'elles ont de plus précieux , et se laissent ravir en un moment ce même trésor qu'elles ont conservé avec tant de soin et défendu avec tant de constance : après s'être cachée pendant tant d'années, elle se montra tout à coup dans le siècle passé ; moment bien favorable pour les savants d'alors, qui virent cç que personne avant eux n'avoit vu. On fit dans ce siècle tant de découvertes , qu'on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la philosophie, qui, dans les siècles précédents, n'étoit pa^ même dans son enfance : c'est alor^ qu'on mit au jour ces systèmes, qu'on développa ces principes , qu'on découvrit ces méthodes si fécondes et si générales. Nous ne travaillons plus que d'après ces grands philosophes ; il semble que les découvertes d'à présent ne soient qu'un hommage que nous leur rendons , et un humble aveu que nous tenons tout d'eux : nous sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre y de ce que nos pères ont tout fait, et n'ont rien laissé à notre gloire.

C'est ainsi que ceux qui découvrirent un nouveau monde dans le siècle passé s'emparèrent

des mines et des richesses qui y étoient conservées depuis si long-temps, et ne laissèrent à leurs successeurs que des forêts à découvrir et des sauvages à reconnoître.

Cependant, Messieurs, ne perdons point courage : que savons-nous ce qui nous est réservé ? peut-être y a-t-il encore mille secrets cachés: quand les géographes sont parvenus au terme de leurs connoissances , ils placent dans leurs cartes des mers immenses et des climats sauvages; mais peut-être que dans ces mers et dans ces climats il y a encore plus de richesses que nous n'en avons.

Qu'on se défasse surtout de ce préjugé , que la province n'est point eu état de perfectionner les sciences, et que ce. n'est que dans les capitales que les académies peuvent fleurir. Ce n'est pas du moins l'idée que nous en ont donnée les poètes, qui semblent n'avoir placé les muses dans les lieux écartés et le silence des bois que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et le tumulte de la capitale d'un grand empire.

Ces grands hommes dont on veut nous empêcher de suivre les traces, ont-ils d'autres yeux que nous ' ? ont-ils d'autres terres à considérer * ? sont-ils dans des contrées plus heureuses ^ ? ont-

' Centurn luminibus cinctum capui.

* . . . . T'orras alio sub sole jacentes, ^ . . . . Locos lœios, et amcena vireta. Fortunatorum nemorum , sedesque beatas.

ils une lumière particulière pour les éclairer ' ? la mer auroit-elle moins d'abîmes pour eux * ? la nature enfin est-elle leur mère et notre marâtre pour se dérober pldtôt à nos recherches qu'aux leurs ? Nous avons été souvent lassés par les difficultés ^ ; mais ce sont les difficultés mêmes qui doivent nous encourager. Nous devons être animés par l'exemple du protecteur qui préside ici : nous en aurons bientôt un plus grand à suivre ; notre jeune monarque favorise les muses, et elles auront soin de sa gloire.

" . . . • Solemque suwn , sua sidéra, nSrurU.

* iVom mare pacaium, niun venius amicior essei?

* Sœpèjugam Danai Trojd cupiére relictâ MoUri.

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