‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 43 sur 129 · A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BORDEAUX

Prononcé le premier mai 1716.

Les sages de Tantiquité recevoient leurs disciples sans examen et sans choix : ils croyoient que la sagesse devoit être commune à tous les hommes , comme la raison , et que , pour être philosophe, c'étoit assez d'avoir du goût pour la philos\)phie.

, Je me trouve parmi vous , Messieurs , moi qui n'ai rien qui puisse m'en approcher que quelque attachement pour l'étude , et quelque goût pour les belles-lettres. S'il suffisoit, pcmr obtenir cette faveur , d'en ùonnoître parfaitement le prix , et d'avoir pour vous de l'estime et de l'admiration , je pourrois me flatter d'en être digne ; et je me comparerois à ce Troyen qui mérita la protection d'une déesse seulement parce qu'il la trouva belle.

Oui , Messieurs , je regarde votre Académie comme l'ornement de nos provinces ; je regarde son établissement comme ces naissances heureuses où les intelligences du ciel président toujours.

DISCOURS. j83

On ftvqit vu jusqu'ici les sciences non pas négligées , mais méprisées , le goût entièrement corrompu, les belles-lettres ensevelies dans l'obscurité , et les muses étrangères dans la patrie des Paulin et des Ausone.

Nous nous trompions de croire que npus fussions eonnus chez nos voisins par la vivacité de notre esprit; ce n'étoit sans doute que par la barbarie de notre langage.

Oui , Messieurs , il a été un temps où ceux qui s'attachoient à l'étude étoient regardés comme des gens singuliers , qui n'étoient point faits comme les autres hommes. Il a été un temps où il y avoit du ridicule et de l'affectation à se dégager des préjugés du peuple, et où chacun regardoit son aveuglement comme une maladie qui lui étoit chère , et dont il étoit dangereux de guérir.

Dans un temps si critique pour les savants , on n'étoit point impunément plus éclairé que les autres : si quelqu'un entreprenoit de sortir de cette sphère étroite qui borne les connoissances des hommes, une infinité d'insectes qui s'élevoient aussitôt formoit un nuage pour l'obscurcir; ceux même qui l'estim oient en secret se révol toient en public, et ne pouvoient lui pardonner l'affront qu'il leur faisoit de ne pas leur ressembler.

Il n'appartenoit qu'à vous de faire cesser ce règne , ou plutôt cette tyrannie de l'ignorance : vous l'avez fait , Messieurs ; cette terre où nous

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vivons n'est plus si aride , les lauriers y croissent heureusement; on en vient cueillir de toutes parts; les savans de tous les pays vous demandent des couronnes :

Manibus date lilia plenis.

C'est assez pour vous que cette Académie vous doive et sa naissance et ses progrès ; je la regarde moins comme une compagnie qui doit perfectionner les sciences que comme un grand trophée élevé à votre gloire : il me semble que j'entends dire à chacun de vous ces paroles du poète lyrique:

Exegi monumentum œre perennius.

Nous avons été animés à cette grande entreprise par cet illustre protecteur dont le puissant génie veille sur nous. Nous l'avons vu quitter les délices de la cour , et faire sentir sa présence jusqu'au fond de nos provinces. C'est ainsi que la Fable nous représente ces dieux bienfaisants qui , du séjour du ciel, descendoient sur la terre pour polir des peuples sauvages , et faire fleurir parmi eux les sciences et les arts.

Oserai-je vous dire , Messieurs , ce que la modestie m'a fait taire jusqu'ici? Quand je vis votre Académie naissante s'élever si heureusement , je sentis une joie secrète; et, soit qu'un instinct flatteur semblât me présager ce qui m'arrive aujourd'hui, soit qu'un sentiment d'amour-propre me le fît espérer , je regardai toujours les lettres

de votre établissement comme des titres de ma famille.

Lié avec plusieurs d'entre vous par les charmes de l'amitié, j'espérai qu'un jour je pourrois entrer avec eux dans un nouvel engagement, et leur être uni par le commerce des lettres, puisque je l'étois déjà par le lien le plus fort qui fut parmi les hommes. Et si ce que dit un des plus enjoués de nos poètes n'est point un paradoxe , qu'il faut avqir du génie pour être honnête homme , ne pouvois - je pas croire que le cœur qu'ils avoient reçu leur $eroit un garant de mon esprit ?

J'éprouve aujourd'hui , Messieurs , que je ne m'étois point trop flatté ; et , soit que vous m'ayez fait justice , soit que j'aie séduit mes juges , je suis également content de moi - même : le public va s'aveugler sur votre choix ; il ne regardera plus sur ma tête que les mains savantes qui me couronnent

PROiroNCÉ

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