‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 55 sur 129 · ÉBAUCHE DE L'ÉLOGE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ÉBAUCHE DE L'ÉLOGE HISTORIQUE

DU

Il naquit le ai d'août 1670. Il étoit fils de Jacques, duc d'York, depuis roi d'Angleterre, et de la demoiselle Arabella Churchill ; et telle fut l'étoile de cette maison de Churchill, qu'il en sortit deux hommes dont l'un , dans le même temps , fut destiné à ébranler , et l'autre à soutenir les deux plus grandes monarchies de l'Europe.

Dès l'âge de sept ans il fut envoyé en France, pour y faire ses études et ses exercices. Le duc d'York étant parvenu à la couronne le 6 février i685, il l'envoya l'année suivante en Hongrie; il se trouva au siège de Bude.

Il alla passer l'hiver en Angleterre , et le roi le créa duc de Berwick. Il retourna au printemps en Hongrie , où l'empereur lui donna une commission de colonel pour commander le régiment des cuirassiers de Taaf. Il fit la campagne de 1687, où le duc de Lorraine remporta la victoire de Mohatz ; et , à son retour à Vienne , l'empereur le fit sergent-général de bataille»

Ainsi c'est sous le grand-duc de Lorraine que le duc de Berwick commença à se former ; et ,

ÉLOGE DU MARÉCH. DE BERWICK. a65 depuis, sa vie fut en quelque façon toute militaire.

Il revint en Angleterre , et le roi lui donna le gouvernement de Portsmouth et de la province de Southampton. Il avoit déjà un régiment d'infanterie : on lui donna encore le régiment des gardes à cheval du comte d'Oxford. Ainsi, à l'âge de dix-sept ans , il se trouva dans cette situation si flatteuse pour un homme qui a l'âme élevée , de voir le chemin de la gloire tout ouvert, et la possibilité de faire de grandes choses.

En 1688 la révolution d'Angleterre arriva; et, dans ce cercle de malheurs qui environnèrent le roi tout à coup , le duc de Berwick fut chargé des affaires qui demandoient la plus grande confiance. Le roi ayant jeté les yeux sur lui pour rassembler l'armée , ce fut une des trahisons des ministres de lui en envoyer les ordres trop tard, afin qu'un autre pût emmener l'armée au prince d'Orange. Le hasard lui fit rencontrer quatre régiments qu'on avoit voulu mener au prince d'Orange , et qu'il ramena à son poste. Il n'y eut point de mouvements qu'il ne se donnât pour sauver Portsmouth, bloqué par mer et par terre, sans autres provisions que ce. que les ennemis lui- fournissoient chaque jour, et que le roi lui ordonna de rendre. Le roi ayant pris le parti de se sauver en France , il fut du nombre des cinq personnes à qui il se confia , et qui le suivirent; et dès que le roi fut débarqué , il l'envoya à Ver-

sailles pour demander un asile. Il avoit à peine

dix-huit ans.

Presque toute Tlrlande ayant resté fidèle au roi Jacques , ce prince y passa au mois de mars 1689; et Ton vit une malheureuse guerre où la valeur ne manqua jamais, et la conduite toujours. On peut dire de cette guerre d'Irlande, qu'on la regarda à Londres comme l'oeuvre du jour et comme l'affaire capitale de l'Angleterre, et en France, comme une guerre d'affection particulière et de bienséance. Les Anglois, qui ne vouloient point avoir de guerre civile chez eux, assommèrent l'Irlande. Il paroît même que les officiers françois qu'on y envoya pensèrent comme ceux qui les y envoyoient : ils n'eurent que trois choses dans la tète, d'arriver, de se battre et de s'en retourner. Le temps a fait voir que les Anglois avoient mieux pensé que nous.

Le duc de Berwick se distingua dans quelques occasions particulières, et fut fait lieutenantgénéral.

Mylord Tyrconel, ayant passé en France en i69o,laissa le commandementgénéral du royaume au duc de Berwick. Il n'avoit que vingt ans , et sa conduite fit voir qu'il étoit l'homme de son siècle à qui le ciel avoit accordé de meilleure heure la prudence. La perte de la bataille de la Boyne avoit abattu les forces irlandoises ; le roi Guillaume avai^ ^-^iv^- Um* j^tile ïaiiterick^rt etoit retourné cjiA^^m. * ^i^ : JiÉiiiijyu a en étoil guère

mieux. Mylord Churchill * débarqua tout à coup en Irlande avec huit mille hommes. Il falloit en même temps rendre ses progrès moins rapides , rétablir l'armée, dissiper les factions, réunir les esprits des Irlandois. Le duc de Berwick fit tout cela.

En 1691, le duc de Tyrconel étant revenu en Irlande, le duc de Berwick repassa en France, et suivit Louis xiv, comme volontaire, au siège de Mons. Il fit dans la même qualité la campagne de 1692, sous M. le maréchal de Luxembourg , et se trouva à la bataille.de Steinkerque. Il fut fait lieutenant-général en France l'année suivante , et il acquit beaucoup d'honneur à la bataille de Nerwinde, où il fut pris.

Les choses qui se dirent dans le monde à l'occasion de sa prise n'ont pu avoir été imaginées que par des gens qui avoient la plus haute opinion de sa fermeté et de son courage. Il continua de servir en Flandre sous M. de Luxembourg, et ensuite sous M. le maréchal de Villeroi.

En 1696, il fut envoyé secrètement en Angleterre pour confér-er avec des seigneurs anglois qui avoient résolu de rétablir le roi. Il avoit une assez mauvaise commission, qui étoit de déterminer ces seigneurs à agir contre le bon sens. Il ne réussit pas : il hâta ^on retour, parce qu'il apprit qu'il y avoit une conjuration formée contre la personne du roi Guillaume, et il ne vouloit point

^ Depuis duc de Marlborough.

être mêlé dans cette entreprise. Je me souviens de lui avoir ouï dire qu'un homme l'avoit reconnu sur un certain air de famille , et surtout par la longueur de ses doigts; que par bonheur cet homme étoit jacobite , et lui avoit dit : Dieu vous bénisse dans toutes vos entreprises ! ce qui l'avoit remis de son embarras.

Le duc de Berwick perdit sa première femme au mois de juin 1698. Il l'avoit épousée en 1695, Elle étoit fille du comte de Clanricard. Il en eut un fils, qui naquit le 21 d'octobre 1696.

in 1699, il fit un voyage en Italie; et à son retour, il épousa mademoiselle de Bulkeley, fille de madame de Bulkeley, dame d'honneur de la reine d'Angleterre , et de M. de Bulkeley , frère de mylord Bulkeley.

Après la mort de Charles 11, roi d'Espagne, le roi Jacques envoya à Rome le duc de Berwick pour complimenter le Pape sur son élection, et lui offrir sa personne pour commander l'armée que la France le pressoit de lever pour maintenir la neutralité en Italie, et la cour de Saint- Germain offroit d'envoyer des troupes irlandoises. Le Pape jugea la besogne un peu trop forte pour lui, et le duc de Berwick s'en revint.

En 1701, il perdit le roi son père; et en 170a, il servit en Flandre sous le duc de Bourgogne et le maréchal de Boufflers. En 1 708 , au retour de la campagne, il se fit naturaliser François, du consentement de la cour de Saint-Germain.

En 1704, le roi l'envoya en Espagne avec dix-

huit bataillons et dix-neuf escadrons qu'il devoit commander ; et , à son arrivée, le roi d'Espagne le déclara capitaine-général de ses armées , et le fit couvrir.

La cour d'Espagne étoit infestée par l'intrigue. Le gouvernement alloit très-mal, parce que tout le monde vouloit gouverner. Tout dégénéroit en tracasserie, et un^es principaux articles de sa mission étoit de les éclaircir. Tous les partis vouloient le gagner : il n'entra dans aucun ; et , s'attachant uniquement au succès des affaires , il ne regarda les intérêts particuliers que comme des .intérêts particuliers; il ne pensa ni à madame des Ursins , ni à Orry, ni à l'abbé d'Estrées , ni au goût de la reine, ni au penchant du roi; il ne pensa qu'à la monarchie.

Le duc de Berwick eut ordre de travailler au renvoi de madame des Ursins. Le roi lui écrivit : <c Dites^au roi mon petit-fils qu'il me doit cette » complaisance. Servez-vous de toutes les raisons » que vous pourrez imaginer pour le persuader; » mais ne lui dites pas que je l'abandonnerai , )i car il ne le croiroit jamais ». Le roi d'Espagne consentit au renvoi.

Cette année 1704» le duc de Berwick sauva l'Espagne ; il empêcha l'armée portugaise -d'aller à Madrid. Son armée étoit plus foible des deux tiers; les ordres de la cour venoient coup sur coup de se retirer et de ne rien hasarder. Le duc de Berwick qui vit l'Espagne perdue s'il obéissoit, hasarda sans cesse et disputa tout. L'armée

portugaise se retira. M. le duc de Berwick en fit de même. Â la fin de la campagne, le duc de Berwick reçut ordre de retourner en France. C'étoit une intrigue de cour ; et il éprouva ce que tant d'autres avoient éprouvé avant lui, que de plaire à la cour est le plus grand service que l'on puisse rendre à la cour, sans quoi toutes les œuvres, pour me servir du. langage des théologiens , ne sont que des œuvres mortes.

En 1705, le duc de Berwick iut envoyé commander en Languedoc,: cette même année , il fit le siège de Nice , et la prit.

En 1706, il fut fait maréchal de France, et fut envoyé en Espagne pour commander l'armée contre le Portugal. Le roi d'Espagne avoit levé le siège de Barcelonne , et avoit été obligé de repasser par la France , et de rentrer en Espagne par la Navarre.

J'ai dit qu'avant de*quitter l'Espagne, la première fois qu'il y servit , il l'avoit sauvée ; il la sauva encore cette fois-ci. Je passe rapidement sur les choses que l'histoire est chargé de raconter; je dirai seulement que tout étoit perdu au commencement de la campagne , et que tout étoit sauvé à la fin. On peut voir, dans les lettres de madame de Maintenon à la princesse des Ursins , ce que l'on pensoit pour lors dans les deux cours. On formoit des souhaits , et on n'avoit pas même d'espérances. M. le maréchal de Berwick vouloit que la reine se retirât à son armée : des conseils timides l'en avoient empêchée. On

vouloit qu'elle se retirât à Pampelune : M. le maréchal de Berwick fit voir que , si l'on prenoit ce parti , tout étoit perdu , parce que les Castillans se croiroient abandonnés. La reine se retira donc à Burgos avec les conseils , et le roi arriva à la petite armée. Les Portugais vont à* Madrid ; et le maréchal, par sa sagesse , sans livrer une. seule bataille, fit vider la Castille aux ennemis , et rencoigna leur armée dans le royaume de Valence et l'Aragon. Il les. y conduisit marche par marche , comme un pasteur conduit des troupeaux. On peut dire que cette campagne fut plus glorieuse pour lui qu'aucune de celles qu'il a faites , parce que , les avantages n'ayant point dépendu d'une bataille , sa capacité y parut tous les jours. Il fit plus de dix mille prisonniers ; et par cette campagne il prépara la seconde, plus célèbre encore par la bataille d'Almanza , la conquête du royaume de Valence , de l'Aragon , et la prise de Lérida.

Ce fat en cette année 1707 que le roi d'Espagne donna au maréchal de Berwick les villes de Liria et de Xerica avec la grandesse de la première classe ; ce qui lui procura un établissement plus grand encore pour son fils du premier lit, par le mariage avec dona Catharina de Portugal , héritière de la maison de Veraguas. M. le maréchal lui céda tout ce qu'il avoit en Espagne.

Dans le même temps , Louis xiv lui donna le gouvernement du Limousin, de son propre et pur mouvement, sans qu'il le lui eût demandée,

Il Êuit que je parie de M. le doc d^Qriéans; et je le ferai aTec ifaatant plus de plaisir, que ce que je dirai ne peut so^vir qu à coiubla* de gloire Tun et Taotre.

M. fe docd^Oriéaos Tint pour commander Tarmée. Sa mauTaise destinée lui fit croire qu'il auroit le temps de passer par Madrid. M. le maréchal de Berwick lui enTo ja courrier sur courrier, pour lui dire qu'il seroit bientôt forcé à livrer la bataille. M. le duc d'Orléans se mit en diemin , Tola , et n'arriva pas. Il y eut assez de courtisans qui voulurent persuader à ce prince que le maréchal de Berwick avoit été ravi de donner la bataille sans lui , et de lui en ravir la gloire : mais M. le duc d'Orl^ns connoissoit qu'il avoit une justice à rendre , et c'est une chose qu'il savoit très-bien faire; il ne se plaignit que de son malheur.

M. le duc d'Orléans, désespéré, désolé de re« tourner sans avoir rien fait , propose le siège de Lérida. M. le maréchal de Berwick, qui n'en étoit point du tout d'avis , exposa à M. le duc d'Orléans ses raisons avec force ; il proposa même de consulter la cour. Le siège de Lérida fiit résolu. Dès ce moment M. le due de Berwick ne vit plus d'obstacles : il savoit que, si la prudence est la pre* mière de toutes les vertus avant que d'entreprendre , elle n'est que la seconde après que l'on a entrepris. Peut-être que , s'il eût lui-même résolu ce siège, il auroit moins craint de le lever. M. le duc d'Orléans finit la campagne avec gloire*

Et ce qui' auroit infailliblement brouillé deux hommes communs ne fit qu'unir ces deux-ci ; et je me souviens d'avoir entendu dire au maréchal, que l'origine de la faveur qu'il avoit eue auprès de M. le duc d'Orléans étoit la campagne de 1707. En 1708 , M. le maréchal de Berwick, d'abord destiné à commander l'armée du Dauphiné , fut envoyé sur le Rhin pour commander sous l'électeur de Bavière. Il avoit fait tomber un projet de M^ de Chamillard, dont l'incapacité consistoit surtout à ne point connoitre son incapacité. Le prince Eugène ayant quitté l'Allemagne pour aller en Flandre , M. le maréchal de Berwick l'y suivit. Après la perte de la bataille d'Oudenarde , les ennemis firent le siège de Lille ; et pour lors M. le maréchal de Berwick joignit son armée à celle de M. de Vendôme. Il fallut des miracles sans nombre pour nous faire perdre Lille. M. le duc de Vendôme étoit irrité contre M. le maréchal de Berwick, qui avoit fait difficulté de servir sous lui. Depuis ce temps , aucun avis de M. le maréchal de Berwick ne fut accepté par M. le duc de Vendôme ; et son âme , si grande d'ailleurs , ne conserva plus qu'un ressentiment vif de l'espèce d'affront qu'il croyoit avoir reçu. M. le duc de Bourgogne et le roi , toujours partagés entre des propositions contradictoires, ne savoient prendre d'autre parti que de déférer au sentiment de M. de Vendôme. Il fallut que le roi envoyât à l'armée , pour concilier les généraux , un ministre qui n'avoit point d'yeux : il fallut que Tome V. 18

cette maladie de la nature humaine , de ne pouvoir souffrir le bien lorsqu'il est fait par des gens que l'on n'aime pas, infestât pendant toute cette campagne le cœur et l'esprit de M. le duc de Yendôme : il fallut <(u'un lieutenapt-général eût assez de faveur à la cour pour pouvoir faire à l'armée deux, sottises Tune après l'autre , qui seront mémorables dans tous les temps , sa défaite et sa capitulation : il fallut que le siège de Bruxelles eût été rejeté d'abord , et qu'il eût été entrepris depuis ; que Ton résolût de garder en même temps l'Escaut et le canal , c'est-à-dire , de ne garder rien. Enfin le procès entre ces deux grands hommes existe ; les lettres écrites par le roi , par M. le. duc de Bourgogne , par M. le duc de Vendôme , par M. le duc de Berwick , par M. de Chamillard , existent aussi : on verra qui des deux manqua de sang-froid , et j'oserois peut-être même dire de raison. A Dieu ne plaise que je veuille mettre en question les qualités éminentes de M. le duc de Vendôme ! si M. le maréchal de Berwick revenoit au monde, il en seroit fâché. Mais je dirai dans cette occasion ce qu'Homère. dit de Glaucus : Jupiter ôta la prudence à Glaucus , et il changea un bouclier d'or contre un bouclier d'airain. Ce bouclier d'or, M. de Vendôme, avant cette campagne, l'avoit toujours conservé, et il le retrouva depuis.

En 1 709 , M. le maréchal de Berwick fut envoyé pour couvrir les frontières de la Provence et du Dauphiné; et quoique M. de Chamillard, qui

affamoit tout, eût été déplacé, il n'y avoit ni argent, ni provisions de guerre et de bouche; il jBt si bien , qu'il en trouva. Je me souviens de lui avoir ouï dire que dans sa détresse il enleva une voiture d'argent qui alloit de Lyon au trésor royal ; et il disoit à M. d'Angervilliers , qui étoit son intendant dans ce temps , que , dans la règle, ils auroient mérité tous deux qu'on leur fît leur procès. M. Desmarais cria : il répondit qu'il falloit faire subsister une armée qui avoit le royaume à sauver.

M. le maréchal de Berwick imagina un plan de défense tel, qu'il étoit impossible de pénétrer en France de quelque côté que ce fût, parce qu'il faisoit la corde, et que le duc de Savoie étoit obligé de faire l'arc. Je me souviens qu'étant en Piémont , les officiers qui avoient servi dans ce temps-là donnoient cette raison, comme les ayant toujours empêchés de pénétrer en France : ils faisoient l'éloge du maréchal de Berwick , et je ne le savois pas.

M. le maréchal de Berwick , par ce plan de défense , se trouva en état de n'avoir besoin que d'une petite armée, et d'envoyer au roi vingt bataillons : c'étoit un grand présent dans ce temps-là.

Il y auroit bien de la sottise à moi de juger de sa capacité pour la guerre, c'est-à-dire , pour une chose que je ne puis entendre. Cependant, s'il m'étoit permis de me hasarder, je dirois que, comme chaque grand homme, outre sa capacité

générale , a encore un talent particulier dans lequel il excelle et qui fait sa vertu distinctive ; je dirois que le talent particulier de M. le maréchal de Berwick étoit de faire une guerre défensive , de relever des choses désespérées, et de bien connoître toutes les ressources que l'on peut avoir dans les malheurs. Il falloit bien qu'il sentît ses forces à cet égard. Je lui ai souvent entendu dire que la chose qu'il avoit toute sa vie le plus souhaitée , c'étoit d'avoir une bonne place à défendre.

La paix fut signée à Utrecht en 1713. Le roi mourut le premier de septembre 171 5 ; M. le duc d'Orléans fut régent du royaume. M. le maréchal de Berwick fut envoyé commander en Guienne. Me permettra-t-on de dire que ce fut un grand bonheur pour moi, puisque c'est là où je l'ai connu ?

Les tracasseries du cardinal Alberoni firent naître la guerre que M. le maréchal de Berwick fit sur les frontières d'Espagne. Le ministère ayant changé par la mort de M. le duc d'Orléans, on lui ôta le commandement de Guienne. Il partagea son temps entre la cour, Paris, et sa maison de Fitz-James. Cela me donnera lieu de parler de l'homme privé , et de donner, le plus courtement que je pourrai , son caractère.

Il n'a guère obtenu de grâces sur lesquelles il n'ait été prévenu. Quand il s'agissoit de ses intérêts, il falloit tout lui dire Son air froid,

un peu sec , et même quelquefois un peu sévère,

faisoit que quelquefois il auroit semblé un peu déplacé dans notre nation , si les grandes âmes et le mérite personnel avoient un pays.

Il ne savoit jamais dire de ces choses qu'on appelle de jolies choses. Il étoit surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellementceuxquis'aimenttropeux-mémes....

Il prenoit presque toujours son parti de lui-même : s'il n'avoit pas trop bonne opinion de lui , il n'avoit pas non plus de méfiance; il se regardoit, il se connoissoit, avec le même bon sens qu'il voyoit toutes les autres choses Jamais personne n'a su mieux éviter les excès , ou , si j'ose me servir de ce terme , les pièges de» vertus : par exemple , il aimoit les ecclésiastiques; il s'accommodoit assez de la modestie de leur état ; il ne pouvoit souffrir d'en être gopverné , surtout s'ils passoient dans la moindre chose la ligne de leurs devoirs : il exigeoit plus d'eux qu'ils n'au-

roient exigé de lui Il étoit impossible de le

voir et de ne pas aimer la vertu , tant on voyoit de tranquillité et de félicité dans son âme, surtout quand on la comparoit aux passions qui agitoientses semblables.... J'ai vu de loin , dans les livres de Plutarque , ce qu'étoient les grands hommes ; j'ai vu en lui de plus près ce qu'ils sont Je ne connois que sa vie privée : je n'ai point vu le héros , mais l'homme dont le héros est parti.... Il aimoit ses amis : sa manière étoit de rendre des services sans vous rien dire; c'étoit une main invisible qui vous servoit .... Il avoit un grand

fonds de religion. Jamais homme n'a mieux suivi ces lois de l'Évangile qui coûtent le plus aux gens du monde : enfin jamais homme n'a tant pratiqué la religion , et n'en a si peu parlé. .. . Il ne disoit jamais de mal de personne ; aussi ne ,ouoit-il jamais les gens qu'il ne croyoit pas dignes d'être loués.... Il haïssoit ces disputes qui , sous prétexte de la gloire de Dieu , ne sont que des disputes personnelles. Les malheurs du roi son père lui avoient appris qu'on s'expose à faire de grandes fautes lorsqu'on a trop de crédulité pour les gens même dont le caractère est le plus respectable.... Lorsqu'il fut nommé commandant en Guienne, la réputation de son sérieux nous effraya : mais à peine y fut-il arrivé, qu'il y fut aimé de tout le monde ; et il n'y a pas de lieu où ses grandes qualités aient été plus admirées. . . . Personne n'a donné un plus grand exemple

du mépris que l'on doit faire de l'argent Il

avoit une modestie dans toutes ses dépenses qui auroit dû le rendre très à son aise ; car il ne dépensoit en aucune chose frivole : cependant il étoit toujours arriéré , parce que, malgré sa frugalité naturelle, il dépensoit beaucoup. Dans ses commandements, toutes les familles angloises ou irlandoises pauvres , qui avoient quelque relation avec quelqu'un de sa maison , avoient une espèce de droit de s'introduire chez lui ; et il est singulier que cet homme, qui savoit mettre un si grand ordre dans son armée , qui avoit tant de

justesse dans ses projets , perdit tout cela quand il s'agissoit de ses intérêts particuliers.

Il n'étoit point «du nombre de ceux qui tantôt se plaignent des auteurs d'une disgrâce , tantôt cherchent à les flatter; il alloit à celui dont il avoit sujet de se plaindre, lui disoit les sentiments de son cœur, après quoi il ne disoit rien

Jamais rien n'a mieux représenté cet état où Ton sait que se trouva la France à la mort de M. de Turenne, Je me souviens du moment où cette nouvelle arriva : la consternation fut générale. Tous deux ils avoient laissé des desseins interrompus ; tous les deux une armée en péril : tous les deux finirent d'une mort qui intéresse plus que les morts communes : tous les deux avoient ce mérite modeste pour lequel on aime à s'attendrir, et que l'on aime à regretter

Il laissa une femme tendre , qui a passé le reste de sa vie dans les regrets , et des enfants qui par leurs vertus font mieux que moi l'éloge de leur père.

M. le maréchal de Berwick a écrit ses Mémoires, et, à cet égard , ce que j'ai dit dans V Esprit des Lois sur la relation d'Hannon , je puis le redire ici, Cest un beau morceau de Voiitiquitè que la relation d'Hannon ; le même homme qui a exécuté a écrit II ne met aucune ostentation dans ses récits : les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité , parce quils sont plus glorieux de ce qnils ont/ait que de ce quils ont dit^

28o ÉLOGE

Les grands hommes sont plus soumis que les autres à un examen rigoureux de leur conduite : chacun aime à les appeler devant son petit tribunal. Les soldats romains ne faisoient*ils pas de sanglantes railleries autour du char de la victoire? Ils croyoient triompher même des triomphateurs, Mais c'est une belle chose pour le maréchal de Berwick, que les deux objections qu'on lui a faites ne soient uniquement fondées que sur son amour pour ses devoirs.

L'objection qu'on lui a faite , de ce qu'il n'a voit pas été de l'expédition d'Ecosse en 17 15, n'est fondée que sur ce qu'on veut toujours regarder le maréchal de Berwick comme un homme sans patrie, et qu'on ne veut pas se mettre dans .l'esprit qu'il étoit devenu François. Du consentement de ses premiers maîtres , il suivit les ordres de Louis xiv, et ensuite ceux du régent de France. Il fallut faire taire son coeur, et suivre les grands principes : il vit qu'il n'étoit plus à lui ; il vit qu'il n'étoit plus question de se déterminer sur ce qui étoit le bien convenable, mais sur ce qui étoit le bien nécessaire : il sut qu'il seroit jugé, il méprisa les jugements injustes; ni la faveur populaire , ni la manière de penser de ceux qui pensent peu , ne le déterminèrent.

Les anciens qui ont traité des devoirs ne trouvent pas que la grande difficulté soit de les connoître, mais de choisir entre deux devoirs. 11 suivit le devoir le plus fort, comme le destin. Ce sont des matières qu'on ne traite jamais que

lorsqu'on est obligé de les traiter, parce qu'il n'y a rien daitô le monde de plus respectable qu'un prince malheureux. Dépouillons la question : elle consiste à savoir si le prince, même rétabli , auroit été en droit de le rappeler. Tout ce que l'on peut dire de plus fort , c'est que la patrie n'abandonne jamais : mais cela même n'étoit pas le cas^ il étoit proscrit par sa patrie lorsqu'il se fit naturaliser. Grotius, Pufendorff , toutes les voix par lesquelles l'Europe a parlé , décidoient la question , et lui déclaroient qu'il étoit François et soumis aux lois de la France. La France avoit mis pour lors la paix pour fondement de son système politique. Quelle contradiction , si un pair du royaume , un maréchal de France, un gouverneur de province, avoit désobéi à la défense de sortir du royaume, c'est-àdire , avoit désobéi réellement pour paroître , aux yeux des Anglois seuls , n'avoir pas désobéi ! En effet , le maréchal de Berwick étoit , par ses dignités mêmes, dans des circonstances parti-' culières ; et on ne pouvoit guère distinguer sa présence en Ecosse d'avec une déclaration de guerre avec l'Angleterre. La France jugeoit qu'il n'étoit point de son intérêt que cette guerre se fît ; qu'il en résulteroit une guerre qui embraseroit toute l'Europe. Comment pouvoit-il prendre sur lui le poids immense d une démarche pareille ? On peut dire même que , s'il n'eut consulté que l'ambition , quelle plus grande ambition pouvoit-il avoir que le rétablissement de la

maison de Stuart sur le trône d^Angleterre? On sait combien il aimoit ses enfants. Quelles délices pour son cœur, s'il avoit pu prévoir un troisième établissement en Angleterre !

S'il avoit été consulté pour l'entreprise même dans les circonstances d'alors, il n'en auroit pas été d'avis : il croyoit que ces sortes d'entreprises étoient de la nature de toutes les autres , qui doivent être réglées par la prudence , et qu'en ce cas une entreprise manquée a deux sortes de mauvais succès; le malheur présent, et une plus grande difficulté pour entreprendre de réussir à l'avenir.

LETTRES FAMILIÈRES

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