ROMS
J'eus Thônneur de vous écrire par le courrier passé , mon révérend père ; je vous écris encore par celui-ci. Je prends du plaisir à faire tout ce qui peut vous rappeler une amitié qui m'est si chère. J'ajoute à ce que je vous mandois sur l'affaire que , si monseigneur Fouquet * exige
* Montesquieu s'étoit lié avec lui dans la maison de M. le cardinal de Polignac , ambassadeur de France à Rome , lors de son voyage en Italie. M. Gerati est natif d'une £amille noble de Parme , et étoit fort aimé du cardinal , qui le regardoit comme un des hommes les plus éclairés d'Italie. Jean Gaston , dernier grand-duc de Toscane , l'attira dans son pays , et le nomma de l'ordre de Saint-Ëtienne de Toscane , et proyéditeur de l'université de Pise. Ce fut lui qui donna le conseil à M. Muratori de composer ses Disserta^ lions sur F Histoire du mojren âge , et d'entreprendre l'ouvrage des Annales dt Italie.
' Jésuite revenu de la Chine avec M. Mezuabarba. Ce missionnaire s'étoit déclaré contre les rites chinois , et en avoit parlé au Pape selon sa conscience. Comme , après cette déclaration ^ il fit sentir à Sa Sainteté que l'air du collège
au-delà de la somme que j*ai paru vous fixer , vous pouvez vous étendre et donner plus, et faire , par rapport aux autres conditions , tout ce qui ne sera pas visiblement déraisonnable. Je connois ici le chevalier Lambert, banquier fameux , qui m'a dit être en correspondance avec Belloni. Je ferai remettre sur-le-champ par lui Targent dont vous serez convenu ; car il me paroît que les volontés de M. Fouquet sont si ambulatoires * , qu'il ne vaut pas la peine de rien faire avant qu'elles ne soient fixées.
Je suis ici dans un pays qui ne ressemble guère au reste de l'Europe. Nous n'avons pas encore su le contenu du traité d'Espagne ; on croit simplement qu'il ne change rien à la quadruple alliance, si ce n'est que les six mille hommes qui iront en 'Italie pour faire leur cour à D. Carlos seront Espagnols , et non pas neutres. Il court ici tous les jours, comme vous savez, toutes sortes de papiers très-libres et très-indisccets. Il y en avoit un, il y a deux ou trois semaines, dont j'ai
ne lui convenoit plus , Benoît xiii le fît évéque inpariibus, et le logea en Propaganda, Montesquieu Tavoît connu chez le cardinal de Polignac, et eut depuis avec lui une négociation pour la résignation en £aiyeur de l'abbé Duval , son secrétaire , d'un bénéfice que ce prélat avoit en 6retagn,e^
> Les difficultés que M. Fouquet faisoit naître coup sur coup au sujet de la pension , ou de la somme d'argent qui devoit être stipulée , faisoient dire à Montesquieu que l'on voyoit bien que Monseigneur n* avoit pas encore secoué la poussière.
été très en colère. Il disoit que M. le cardinal de Rohan avoit fait venir d'Allemagne , avec grand soin , pour l'usage de ses diocésains, une machine tellement faite, que l'on pouvoit jouer aux dés, les mêler, les pousser, sans qu'ils reçussent aucune impression de la main du joueur, lequel pouvoit auparavant, par un art illicite, flatter ou brusquer les dés selon l'occasion; ce qui établissoit la friponnerie dans des choses qui ne sont établies que pour récréer l'esprit. Jô vous avoue qu'il faut être bien hérétique et janséniste ' pour faire de ces mauvaises plaisanterieslà. S'il s'imprime dans l'Italie quelque ouvrage qui mérite d'être lu , je vous prie de me le faire savoir.
J'ai l'honneur d'être avec toute sorte de tendresse et d'amitié.
De Londres, le 21 décembre 1729.
' Ce qui avoit donné lieu à cette mauvaise plaisanterie des Anglois , étoit de voir autant d'empressement dans le cardinal de Rohan à procurer tous les amusements imaginables pendant qu'il résidoit dans son diocèse à Saverne , oii il fîguroit comme prince , que de zèle pour la religion à Paris , oii il se piquoit de figurer comme chef des anti-jansénistes , et défenseur de la bonne doctrine.
a88 LETTRES
AU MÊME
Père Cerati , vous êtes mon bienfaiteur: vous êteê comme Orphée, vous faites suivre les rochers. Je mande à Tabbé Duval ' que je n'entends pas qu'il abuse de l'honnêteté de M. Fouquet, mais qu'il poursuive , et que ce qui reviendra soit partagé à l'amiable entre monseigneur et lui.
Enfin Rome est délivrée de la basse tyrannie deBénévent; et les rênes du pontificat ne sont plus tenues par ces viles mains. Tous ces faquins, Sainte-Marie à leur tête , sont retournés dans les chaumières où ils sont nés , entretenir leurs parents de leur ancienne insolence. Coscia n'aura plus pour lui que son argent et sa goutte. On pendra tous les Bénéventins qui ont volé , afin que la prophétie s'accomplisse sur Bénévent : P^ox in Rama audita est; Rachel phrans /ilios suos noluH^ consolariy quia non sunL
Donnez-^nous un pape qui ait un glaive comme
' Il avoit ëté secrétaire de Tauteur. Ce fut lui qui porta le manuscrit des Lettres persanes en Hollande, et Vy fit imprimer ; ce qui coûta à leur auteur beaucoup de frais sans aucun profit. Il obtint en sa faveur la résignation du bénéfice que M. Fouquet avoit obtenu de la cour de Rome en Bretagne , et il s'agissoit ici de Targent ou de la pension que M. Duval devoit payer à ce prélat.
siint Paul, non pas un rosaire comme saint Dominique , ou une besace cofiime saint François. Sortez de votre léthargie : Exoriare aliquis. N'avez-* vous point de honte de nous montrer cette vieille chaire de saint Pierre avec le dos rompu et pleine de vermoulure ! Voulez-vous qu'on regarde votre co£fre , où sont tant de richesses spirituelles f comme une boîte d'orvfétan ou de mithridate ? En vérité, vous faites un bel usage de votre infaillibilité ! Vous vous en servez pour prouver que le livre de Quesnel ne vaut rien ; et vous ne vous en servez pas pour décider que les prétentions de l'empereur sur Parme et Plaisance sont mauvaises ! Votre triple couronne ressemble à cette couronne de laurier que mettoit César pour empêcher qu'on ne vît qu'il étoit chauve. Mes adorations à M. le cardinal de Polignac. Je fiis reçu, il y a trois jours, membre de la Société royale de Londres. On y parla d'une lettre de M. Thomas Dhisam à son frère, qui demandoit le sentiment de la Société sur les découvertes astronomiques de M. Bianchini. Embrassez, s'il vous plaît, de ma part, l'abbé, le cher abbé Nic-^ colini.
Je vous salue , cher père , de tout mon cœur.
De Londres, le i^ mars 1730.