X TURIN
Je suis fort aise , mon cher ami , que la lettre que je vous ai donnée pour notre ambassadeur vous ait procuré quelques agréments à Turin , et un peu dédommagé des duretés ' du marquis
rappeler , et se servant pour cet efTet du canal de M. le cardinal de Tencin pour le desservir. Le principal grief qu'on avoit contre lui , ëtoit que lesxemises des revenus de l'abbaye n'étoient pas assez abondantes , faute qu'on mettoit sur son compte, et qui provenoit des grosses décimes dont l'abbaye ëtoit chargée , des frais de réparation et de procès^ auxquels une partie des revenus devoit être employée. Outre ces raisons , il n'étoit pas regardé de bon oeil par les missionnaires jésuites, chargés, dès le temps de Henri iv, de préc|ber toutes les fêtes et dimanches dans l'église abbatiale de cette ville , qui , malgré cela , a continué 4'être presque entièrement habitée par des protestants > sans qu'on jiuisse citer d'exemple de la conversion d'un seul huguenot. ' Cet ami de Montesquieu avoit passé quelques années à
d'Orméa. J'étois bien sûr que M. et M- de Senectère se feroient un plaisir de vous oonnoitre, et, dès qu'ils vous conftoîtroient , qu'ils vous recevroient à bras ouverts. Je vous charge de leur témoigner combien je suis sensible aux égards qu'ils ont eus à ma recommandation. Je vous félicite dû plaisir que vous avez eu de faire le voyage avec M. le comte d'Egmond ; il est effectivement de mes amis , et un des seigneurs pour lesquels j'ai le plus d'estime. J'accepte l'appointement de souper chez lui avec vous à son retour de Naples ; mais je crains biea que , si la guerre continue , je ne sois forcé d'aller planter des choux à la Brède. Tf otre commerce de Guienne sera bientôt aux abois : nos vins nous resteront sur les bras ; et vous savez que c'est toute notre richesse. Je prévois que le traité provisionnel de la cour de Turin avec celle de Vienne nous enlèvera le commandeur de Solar ; et en ce cas , je re-
Paris , 011 il ëtoit Mé ponr une maladie des jeux. Sou përe ^tant mort, il fut obligé de retourner à Turin pour l'arrangement de ses affaires domestiques. En passant par cette ville , )'ai ouï dire qu'ayant besoin de rintenrention du ministre pour arranger quelques intérêts , il ne put jamais obtenir audience de M. le marquis d'Orméa , par une suite d'une ancienne inimitié de ce nainistre contre son përe. C'est aussi par une suite de cette inimitié que ses deux Â*ere§ ayoient pris la résolution de se transplanter dans les pays étrangers , se vouant au service de la maison d'Autriche , oii ils n'ont pas eu lieu de se repentir du parti qu'ils ayoient pris.
gretterai moins Paris. Dites mille choses pour moi à M. le marquis de Breil. L'humanité hii devra beaucotip pour la bonne éducation qu'il a donnée à M. le duc de Savoie , dont j'entends dire de très-belles choses. J^avoue que je me sens un peu de vanité de voir que je me formai une juste idée de ce grand homme, lorsque j'eus l'honneur de le coniioître à Vienne. Je vbudrois bien que vous fussiez de retour à Paris avant que j'en parte ; et je me réserve de vous dire alors le secret du Temple de Gnide \ Tâchez d'arranger vos intérêts domestiques le mieux que vous pourrez ; et abandonnez à un avenir plus favorable la réparation des torts du ministère contre votre maison : c'est dans vos principes , vos occupations et votre conduite , que vous devez chercher, quant à présent , des armes , des consolations et des ressources. Le marquis d'Orméa n'est pas un homme à reculer ; et , dans les circonstances où l'on se trouve à votre cour, on fera peu d'attention à vos représentations. L'ambassadeur vous salue. Il commence à ouvrir les yeux sur.5on amie : j'y ai un peu contribué; et
* Il lui avoit fait présent de cet ouvrage lorsqu^il prit congé de lui en partant de Turin , sans lui dire qu'il en étoit l'auteur. Il le lui apprit depuis, en lui disant que c'étoit une idée à laquelle la société de mademoiselle de Clermont , princesse du sang , qu'il avoit l'honneur de fréquenter, avoit donné occasion , sans d'autre l>ut que de faire une peinture poétique de la volupté. .
3oo LETTRES
je m^en félicite, parce qu'elle lui faisoit faire
mauvaise figure. Adieu.
De Paris I 1742.
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AXJ COMTE DE GUASGO \ Colonel d'in&nteriè.
J'ai été enchanté, monsieur le Comte, de recevoir une marque de votre souvenir par la lettre que m'a envoyée M. votre frère. Madame de Tencin * et les autres personnes auxquelles j'ai fait
' Il s'étoit fort lié avec lui dans le voyage qne le comte de Guasco fit à Paris en 1742 y à son retour de Russie.
* Madame de Tencin , sœur du célèbre cardinal de Tencîn , qui lui devoit sa fortune et son chapeau , figura beaucoup dans Paris par les charmes de sa beauté et de son esprit. Elle fut pendant cinq ans religieuse dans le couvent de Montfleury, en Daupbiné ; mais elle rentra dans le monde , eo réclamant contre ses vœux. Elle parvint, sans être jamais fort 'riche , à avoir dans Paris une maison de la meilleure compagnie. Il étoit du bon ton d'être admis dans sa société ; les seigneurs de la cour, les gens de lettres et les étrangers les plus distingués briguoient également pour y être introduits. Gomme ceux qui faisoient le fond ordinaire de cette société étoient les beaux-esprits et les savants les plus connus en France, madame de Tencin les appeloit,' par ironie, ses ^/e^.^Elle étoit souvent consultée par eux sur les ouvrages d'agrément qu'on vouloit publier, et s'intéressoit avec cha«leur pour ses amis. Montesquieu , qui étoit un de ceux qu'elle considéroit le plus , en a voit procuré la connoissance AU comte de Guasco , frère de l'abbé de ce nom.
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FAMILIERES. Soi
vos compliments, me chargent de vous témoigner aussi leur sensibilité et leur reconnoissance. Je suis fâché de ne pouvoir satisfaire votre curiosité touchant les ouvrages de notre amie : c'est un secret ' que j'ai prortiis de ne point révéler.
La confiance dont vous m'honorez exige que je vous parle à cœur ouvert sur ce qui fait le sujet intéressant de votre lettre. Je ne dois point vous cacher que je l'ai communiquée à M. le commandeur de Solar, qui est de vos amis, et nous nous sommes trouvés d'accord que les offres que vous fait M. de Belle-Isle pour vous attacher, vous et M. votre frère*, au service de iFrance , ne sont point acceptables. Après tout le bien que les lettres de M. de La Chétardie lui ont dit de votrs , il est inconcevable qu^il ait pu se flatter de vous retenir en vous proposant 4es grades au-dessous de ceux que vous avez. Je ne sais sur quoi il fonde que l'on ne considère
^ Le jour cle la mort de madame de Tencin , en sortant de son antichambre, il dit au frëre du comte de Guasco, qui ëtoit avec lui : « Â présent vous pouvez mander à M. votre frère que madame de Tencin est Fauteur du Comte de Comminges et du Siège de Calais , ouvrages qu'elle a faits en société avec M. de Pont-de-Vesle (son neveu). Je crois qu'il n*y a que M. de Fontenelle et moi qui sachions ce secret »».
Elle comptoit parmi ses amis , Fontenelle , Benoît xiv et Montesquieu. Elle avoit fait les Malheurs de V Amour, et les Anecdotes d Edouard ii»
• Actuellement lieutenant -général, et ci-devant commandant de Dresde pendant la dernière guerre*
3oîi LETTRES
pas tout-à-fait en France les grades du serriez étranger comme ceux de nos troupes. Cette maxime ne seroit ni juste ni obligieante , et nous priveroit de fort bons officiers. Je pense que vous avez très-bien &it4e ne point vous engager dans son expédition avant que d'avoir de bonnes assurances de la cour sur les conditions qui vous conviennent ; ipais , puisqu'il paroit que vous êtes déjà décidé pour le refus , il est inutile de vous présenter ici d'autres réflexions.
Les propositions du ministre de Prusse pour la levée d'un régiment étraqger méritent sans doute plus d^attention , dès qu'elles peuvent se combiner avec vos finances. Mais il faut calculer pour l'avenir : quelle assurance qu'à la paix le régiment ne soit point réformé ? et en ce cas , quel dédommagement pour les avances que vous seriez obligé de faire ? En matière d'intérêt y il faut bien stipuler avec cette cour. Je doute d'ailleurs que le génie italien s'accommode avec l'esprit du service prussien : j'aurois bien des choses à vous dire là-dessus ; mais vous êtes trop clairvoyant.
A l'égard des avantages que Ton vous fait entrevoir au service du nouvel empereur, vous êtes plus à portée que moi.de juger de leur solidité , et trop sage pour vous laisser éblouir. Pour moi , qui ne suis pas encore bien persuadé de la stabilité du nouveau système politique d'Allemagne, je ne fonderois pas mes espérances sur une fortune précaire et peut-être passagère.
FAI^ILIÈRES. 3o3
Par ce que j'ai l'honneur de vous dire , vou^ sentez que je ne puis qu'approuver la préférence que vous donneriez à des engagements pour le service d'Autriche. Outre que c'est là votre première inclination, l'exeinplede nombre de vos compatriotes vous prouve que c'est le service naturel de votre nation. Quels que soient les revers actuels de -la cour de Vienne , je ne les regarde que comme des disgrâces passagères ; car une grande et ancienne puissance , qui a des forces naturelles et intrinsèques , ne sauroit tomber tout à coup. En supposant même quelques échecs, le service y sera toujours plus so^ lide que celui d'une puissance naissante. Il y a tout à parier que la cour de Turin, dans la guerre présente, fera cause commune avec celle de Vienne ; par conséquent , les raisons qui vous détournèrent , en quittant le Piémont, de passer au service autrichien * , cessent dans les circonstances présentes. Je ne vois pas même de meilleur moyen de vous moquer de l'inimitié du marquis d'Orméa que de servir une cour alliée^
' Comme , durant la guerre qui venoît de se terminer entre le» cours de Vienne et de Turin , les comtes de Guasco avoient fait toutes les campagnes au service de la dernière j eu quittant ce service, ils crurent ne devoir ps^s fournir aii marquis d'Orméa l'occasion de noircir cette démarche en entrant alors au service de la cour de Vienne, de peur d'attirer par là de nouveaux chagrins à leur père , qui vivoit encore. Ils prirent en conséquence la résolution de passer ea Russie , puissance sous laquelle ils ne se trouveroient ja-
3o4 LEÎTRES
dans laquelle y en considérant ce qui s'est passe ^ autrefois , il ne doit pas avoir beaucoup de crédiL Vous êtes prudent et sage : ainsi je soumets à votre jugement des conjectures auxquelles le désir sincère de vos avantages a peut-être autant de part que la raison, rapprendrai avec bien du plaisir le parti que vous aurez pris ; et j'ai l'honneur de vous assurer de mon respect
A Francfort , en 1742.
mais dans le cas de porter les armes contre leur souverain , et qui , en ce temps-là , offroit beaucoup d'avantages aux étrangers qui voudroient entrer à son service; mais la dureté du climat , et les révolutions dont Us furent témoins, les déterminèrent à profiter de la guerre survenue en Allemagne à la suite de la mort de l'empereur Gharies vi , afin de suivre leur première inclination pour le service de ht maison d'Autriche.
' Sous son ministère y la cour de Turin , dans la guerre précédente , avoit abandonné l'alliance avec la cour ^ Vienne , et étoit devenue Falliée de la France. On prétend que le marquis d'Orméa , dans cette occasion , avoit^proposé , pour prix d'une négociation avec la cour de Vienne , qu'il passeroit à son service , et qu'il y auroit une charge considérable : de quoi l'empereur Gharies vi avertit le roi de Sardaigne, en envoyant , sous d'autres prétextes , à
Turin le prince T , qui devoit faire counoître la chose
au roi , sans que le ministre se doutât de sa commission.
FAMILIÈRES. 3oS
A M. L'ABBÉ DE GUASCO »
Labb]ê Venuti m'a fait part, mon cher abbé, de l'affliction que vous a causée la mort de votre ami le prince Can ternir , et du projet que vous avez formé de faire un voyage dans nos provinces méridionales pour rétablir votre santé. Vous trouverez partout des amis pour remplacer celui que vous avez perdu ; mais la Russie ne remplacera pas si aisément un ambassadeur * du mérite du prince Cantemir. Or je me joins à l'abbé Venuti pour vous presser d'exécuter votre projet : l'air , les raisins , le vin des bords de la Garonne, et l'humeur des Gascons, sont d'excel-
' Apres avoir passe un an à Turin, il étoit revenu à Paris , et s'étoit voué aux fonctions de son état ; mais , voyant qu'elles ne feroient que l'exposer au fanatisme qui régnoit alors en France , à cause des disputes théologiques , il y renonça , se livrant uniquement à la culture des lettres et à la société des savants , dans la vue d'obtenir une place à l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres , oii il fut depuis reçu en qualité d'un des quatre honoraires étrangers.
* On peut voir ce qui en est dit dans sa vie , qui est à la tête de la traduction en françois de ses Satires russes, par un anonyme que l'on croit être Tami à qui Montesquieu écrit cette lettre.