‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 63 sur 129 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

A MONSEIGNEUR CERATL

J'apprends, Monseigneur, par votre lettre, que vous êtes arrivé heureusement à Pise. Comme vous ne me dites rien de vos yeux , j'espère qu'ils se seront fortifiés. Je le souhaite bien , et que vous puissiez jouir agréablement de la vie pour vous et pour les délices de vos amis. Vous m'exhortez à publier...... Je vous exhorte fort vousmême à nous donner une relation des belles réflexions que vous avez faites dans les divers pays que vous avez vus. Il y a beaucoup de gens qui payent les chevaux de poste ; mais il y a peu de voyageurs j et il n'y en a aucun comme vous. Dites à l'abbé Niccolini qu'il nous doit un voyage en France ; et je vous prie de l'assurer de l'amitié la plus, tendre.

Je voudrois bien pouvoir vous tenir tous deux dans la terre de la Brède , et là y avoir de ces conversations que l'ineptie et la folie de Paris rendent rares. J'ai dit à M. l'abbé Venuti que ses médailles étoient vendues. Nous avons ici l'abbé de Guasco , qui "Tne tient fidèle compagnie à la Brède. Il me charge de vous faire bien des compliments. Il faut avouer que l'Italie est une belle chose, car tout le monde veut l'avoir. Voilà cinq armées qui vont se la disputer. Pour notre

FAMILIERES. 3ii

Guienne ce ne sont que des armées de gens d'atfaires qui en veulent faire la conquête , et ils la font plus sûrement que le comte de Gages. Je crois qu'à présent il se fait bien des réflexions sous la grande perruque du marquis d'Orméftv Je n'irai à Paris d'un an tout au plus tôt Je n'ai pas un sou pour aller dans cette ville , qui dévore les provinces^ et que l'on prétend donner tics plai sirs , parce qu'elle fait oublier la vie. Depuis deuK ans que je suis ici > j'ai continttellem:ent travaillé à la chose dont vous me parlez ' ; mais ma vie avance , et l'ouvrage recule à cause de son immensité : vous pouvez être bien sûr que vous en aurez d'abord des nouvelles. On m'avertit qtte mon papier finit. Je vous embirasse mille fois.

De Bôrdeauit , le t6 juin 1 745.

A M. L'ABBÉ DE GUASCO

Page 1