LETTRE XVI
AU MÊME
Je ne sais quel tour a fait la lettre que vous m'avez écrite de Barège ; elle ne m'est parvenue que
^ Dans le chapitre général tenu par la congrégation de l'Oratoire , on déclara la guerre k l'appel de la bulle Uni'genitus, et aux perruques de poil de chèvre , dont quelques-uns se servoient au lieu de grandes calottes. Plusieurs membres quittèrent plutôt que de se soumettre à ces duretés. Le père Desmolets étoit bibliothécaire de la maison de Saint-Honoré , et un des plus anciens amis de l'auteur, qui , lui ayant montré son manuscrit des Lettre s* persane s , pour savoir si cela seroit débité , lui répondit : « Président , M cela sera rendu cooune du pain >» .
depuis peu de jours. Tai été très-scandalisé de la tracasserie de M. le chevalier d\... C'est un plaisant homme que ce prétendu gouverneur de Ba* rège ; il faut que le cordon bleu lui ait tourné la tête. Quand je le verrai à Paris, je ne manquerai pas de lui demander si vous avez fait bien des progrès en politique par la lecture de ses gazettes. J'ai conté ici la querelle d'Allemand qu'il vous a faite , faisant bien remarquer qu'il est fort singulier qu'un homme né dans les états du roi de Sardaigne soit inquiet de la petite- vérole de ce monarque, et que, tenant par deux frères à la cour de Vienne, il montre d'être fâché de ses échecs. Sachez , mon cher ami, qu'il y a des seigneurs avec qui il ne faut jamais disputer après diner. Vous avez agi très-prudemment en lui écrivant après son réveil. Votre lettre est digne de vous , et je suis enchanté qu'elle l'ait désarmé. Vous devez être glorieux d'avoir triomphé le jour de Saint - Louis d'un de nos lieutenants^généraux, sans que personne vous ait aidé.
Mandez-moi si vous accompagnerez madame de Montesquieu à Clérac : car mon ouvrage avance ' ; et si vous prenez la route opposée , il faut que je sache où vous faire tenir la partie qui va être prête. Je souhaite que votre voyage sur le pic du midi soit plus heureux que la chasse d'amiante et la pêche des truites du lac des Pyrénées. Mon ami , je vois que les choses difficiles
' L* Esprit des Lois.
FAMILIÈRES. 3i5
ont de grands attraits pour vous , et que vous suivez plus votre curiosité que vous ne consultez vos forces. Souvenez-vous que vos yeux ne valent guère mieux que les miens : laissez que mon fils qui en a de bons, grimpe sur les montagnes, et y aille faire des recherches sur l'histoire naturelle ; mais gardez les vôtres pour les choses nécessaires. Si l'on vous a regardé comme un politique dangereux parce que vous aimez à lire les gazettes, vous courez risque que l'on vous fasse passer pour un sorcier, si vous allez grimpant sur des rochers escarpés. Adieu.
De Paris , eu août 1746.
LETTRE XVIL
AU MÊME
J'ai lu , docte abbé, votre dissertation avec plaisir ; et je suis sûr que je vous mettrai sur la tête un second laurier * de mon jardin , si vous êtes à la Brède, comme je l'espère, lorsqu'il vous aura été décerné par l'Académie. Le sujet est beau, vaste, intéressant, et vous l'avez fort bien
' Ayant appris de Paris que l'Académie avoit décemé le prix à la dissertation , Montesquieu fit faire une couronne de laurier, et, pendant qu'on étoit à table , il la fit mettre par sa fille sur la tête du vainqueur, qui ne s'attendoit point à cette surprise.
3i6 LETTRES
traité. Je suis bien aise de vous voir , vous , chasser sur mes terres. Il y a deux choses dans votre dissertation que je voudrois que vous éclaircissiez : la première , c'est qu'on pourroit croire que vous mettez Carthage , après la seconde guerre punique , au rang des villes autonomes soumises à l'empire romain; vous savez qu'elle continua d'être un état libre et absolument indépendant : la seconde remarque regarde ce que vous dites du titre diéleuthérie. Vous n'indiquez point de différence entre les villes qui prenoient ce titre , et celles qui prenoient celui d'oix/o/iomes. Vous n'avez fait que toucher ce point , et il mériteroit d'être éclairci. Vous savez qu'on dispute là-dessus , et que des savants prétendent que Véleuthérie disoit quelque cnose de plus que V 'autonomie. Je vous conseille d'examiner un peu la chose, et de faire à ce sujet une addition à votre dissertation.
J'ai fait faire une berline, afin que je vous mène plus commodément à Clérac , que vous aimez tant. Nous ne disputerons plu^ sur l'usure ' , et vous gagnerez deux heures par jour. Mes prés ont besoin de vous. L'Éveillé * , ne cesse de dire : Oh ! si monsieur Vabbat étoit ici ! Je vous
' Ce correspondant de Montesquieu avoit compose autrefois un traité sur l'usure , suivant le système des théologiens , système contraire à celui de Tautenr de F Esprit des Lois, et impraticable dans les pays de commerce.
^ Chef des manœuvres de la campagne de Montesquieu.
promets qu'il sera docile à vos instructions : il fera tant de rigoles ' que vous voudrez. Mandezmoi si je puis me flatter que vous prendrez la route de la Garonne , parce qu'en ce cas je profiterai d'une occasion qui se présente pour envoyer directement mon manuscrit * à l'imprimeur. Pour vous avoir , je vous dégage de votre parole ; aussi-bien l'impression ne doit point être faite en Hollande, encore moins en Angleterre , qui est une ennemie avec laquelle il ne faut avoir de commerce qu'à coups de canon. Il n'en est pas de même des Piémontois : car il s'en faut bien que nous soyons en guerre avec eux; ce n'est que par manière d'acquit que nous assié- , geons leurs places , et qu'ils prennent prisonniers tant de nos bataillons ^. Vous n'avez donc point de raison de nous quitter; vous serez toujours reçu comme ami en Guienne. Nous nous piquerons de ne pas céder au Languedoc et à la Provence. Je vous remercie d'avoir parlé de moi al serenissimo ^ très-flatté qu'il se soit souvenu que j'ai eu l'honneur de lui faire ma cour à Modène.
^ Il a voit eu bien de la peine à persuader à ces paysans de faire aller l'eau dans un prë attenant au château de la Brëde, qu'il avoit entrepris d'améliorer; les paysans ^^ opposant par la grande raison banale , que ce n'étoit pas la coutume dans leur pays.
* Cest toujours de V Esprit des Lois que parle Montesquieu.
5 II s'agit ici de l'affaire d'Asti , oii neuf bataillons françois furent faits prisonniers par le roi de Sardaigne.
3i8 LETTRES
Je vous enverrai mon livre, que vous me demandez pour lui. Vous trouverez ci - joints les éclaircissements ' peu éclaircissants que vous envoie le chapitre de Comminges. L'abbé , vous êtes bien simple de vous figurer que des gens de chapitre se donnent la peine de faire des recherches littéraires : ce n'est pas moi, c'est mon frère, qui est doyen d'un chapitre, qui vous dit de vous mieux adresser. Que cela ne vous fasse cependant pas suspendre votre histoire de Clément V ■ : vous l'avez promise à notre académie. Revenez, et vous y travaillerez plus à l'aise sur le tombeau ^ de ce pape. Je prétends que vous ne laissiez pas l'article de Rrunissende ^ ; car je crains que vous ne soyez trop timoré pour nous en parler : je ne vous demande que de mettre une note. Vos recherches vous feront lire des savants ; et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui lie le sont pas. J'ai envoyé votre
' Ils regardoient Thistoire de Clément Go&t , qui fut évéque de Comminges , archevêque de Bordeaux , et ensuite pape.
* Il en lut le prenûer livre dans une des assemblées de TAcadémie des inscriptions et belle»-lettres , en 1747*
^ Le tombeau de ce pape est dans la collégiale d'Useste , près de Bazas , oii il fut enterré dans une seigneurie de la maison de Goût.
4 Quelques historiens ont avancé que Brnnissende , corn-* tesse de Péngord , étoit la maltresse de Clément lorsqu'il étoit archevêque de Bordeaux , et qu'il continua de la distinguer durant son pontificat.
médaille à Bordeaux , avec ordre de la remettre à M. de Tourni , pour la remettre à M. l'intendant de Languedoc. Mon cher abbé , il y a deux choses difficiles , d'attraper la médaille , et que la médaille vous attrape. Adieu ; je vous attends , je vous désire , et vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, en 1746.
LETTRE XVIIL
AU MÊME
Mon cher abbé, je vous ai dit jusqu'ici des choses vagues ; et en voici de précises. Je désire de donner mon ouvrage le plus tôt qu'il se pourra. Je commencerai demain adonner la dernière main au premier volume, c'est-à-dire, aux treize premiers Livres; et je compte que vous pourrez les recevoir dans cinq à six semaines. Comme j'ai des raisons très-fortes pour ne point tâter de la Hollande, et encore moins de l'Angleterre, je vous prie de me dire si vous comptez toujours de faire le tour de la Suisse avant le voyage des deux autrets pays. En ce cas , il faut que vous quittiez sur-le-champ les délices du Languedoc ; et j'enverrai le paquet à Lyon , où vous le trouverez à votre passage. Je vous laisse le choix entre Genève , Soleure et Bâle. Pendant que vous feriez le voyage, et que Ton commenceroit à
travailler sur le premier volume , je travaillerai au second , et j'aurai soin de vous le faire tenir aussitôt que vous me le marquerez : celui-ci sera de dix Livres , et le troisième de sept ; ce seront des volumes «W; 4^. J'attends votre réponse làdessus, et si je puis compter que vous partirez sur-le-champ , sans vous arrêter ni à droite ni à gauche. Je souhaite ardemment que mon ouvrage ait un parrain tel que vous. Adieu , mon cher ami; je vous embrasse.
De Paris, le 6. décembre 1746.