LETTRE XIX
AU MÊME
Ma lettre, à laquelle vous venez de répondre , a fait un effet bien différent que je n'attendois : elle vous a fait partir, et moi je comptois qu'elle vous feroit rester jusqu'à ce que vous eussiez reçu des nouvelles du départ de mon manuscrit ; au moins étoit-ce le sens littéral et spirituel de ma lettre. Depuis ce temps , ayant appris le passage du Var, je fis réflexion que vous étiez Piémontois, et qu'il étoit désagréable pour un homme qui ne songe qu'à ses études et à ses livres , et point aux affaires des princes, de se trouver dans un pays étranger dans des conjonctures pareilles à celles-ci; de ^rte que vous prendriez peut-être le parti de retourner dans votre pays, surtout
FAMILIÈRES. Zm
s'il est vrai que votre bon ami le marquis d'Orméà est mort, ou n'a plus de crédit * , comme le bruit en court. Je parlai à notre ami Gendron de la situation désagréable dans laquelle cela vous mettoit, et il pense comme moi. Mais nous espérons qu'à la paix vous pourrez jouir tranquillement de l'anïénité de la France , que vous aimez, et où Ton vous aime. Peut-être, mon cher ami, ai -je porté mes scrupules trop loin; sur cela vous êtes prudent et sage.
Du reste , dans la situation présente , je ne crois pas qu'il me convienne d'envoyer mon livre pour le faire imprimer , d'autant moins que je suis incertain du parti que vous prendrez. Si vous croyez devoir rester en France , je ne doute pas que vous ne revoyiez la Garonne, et que vous ne travailliez à une autre dissertation pour remporter encore un prix à l'Académie des inscriptions. Vous imiterez en cela l'abbé Le Beuf • ; mais vous ne serez pas si bœuf que lui. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris , le 24 décembre 1 746.
' L'un et l'autre ët;oit vra». Lorsque je passai' à Turin , on me dit que ce ministre , s'apercevant que son crédit ctoit fort baisse , tomba dans une maladie lente , et qu'il mourut au milieu des douleurs et des rugissements.
* L'abbë Le Beuf, chanoine d'Auxérre , et depuis membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , remporta deux ou trois prix à cette Académie. Ses dissertations sont pleines d'utiles recherches , mais fort pesamment écrites. Tome V. 9^1
3aa LETTRES
AU MÊME
Vous m'avez bien envoyé Textrait de ma lettre f mais il y a des points qui ne valent rien. Je vous avois mandé que je vous enverrois.une partie de mon ouvrage, mais que, quand vous l'auriez reçue, vous ne vous amuseriez plus à autre chose : là-dessu& vous êtes parti pour £eiire toutes vos courses , au lieu d'attendre mon manuscrit. Mon cher ami , quand il y aura une métempsycose , vous renaîtrez pour faire la* profession de voyageur ; je vous conseille de commencer à vousfaire dérater. Mais venons au fait.
Dans trois mois d'ici vous recevrez quinze ou vingt livres, qui n'ont besoin que d'être relus et recopiés ; c'est*à*dire , de cinq parties vous en recevrez trois, qui feront le premier volume; et après cela je travaillerai au second, que vous recevrez deux ou trois mois après. S'il ne vous reste plus de courses littéraires ou galantes à faire dans le Languedoc, vous ferez bien d'aller reprendre votre poste de confesseur de mademoiselle de Montesquieu , ou celui de pénitent de M. Tévêque d'Agen.
Quoi qu'il en soit , en quelque endroit que vous me marquiez, je vous enverrai à la fin d'avril le premier volume. Si vous croyez avoir
besoin d'un passe-port de, la cour, je serai votre pis-aller, croyant qu'il vaut mieui que vous employiez pour cela M. Le Nain ou M. deTourni; ce que je ne dis point du tout pouf me dispenser de faire la chose , mais parce que les intendants ont plus de crédit qu'un ex-présideftit. Je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris , le 20 février 1747.
LETTRE XXL
AU MÊME
J'ai parlé à M. de Boze : il in'a renvoyé assez rudement et assez maussadement , et m'a dit qu'il ne se méloit pas de ces choses-là ; qull falloit s'adresser à M. Freret ' et à M. le comte de Maurepas ; que c'étoit la chimère de ceux qui avoient gagné un prix, de ci-oire qu'on les recevroit d'abord à l'Académie. Je ne sais pas s'il n'auroit pas quelque autre en vue. Je parlai -le même jour à M. Duclos, qui me paroit d'assez bonne volonté; mais c'est un des derniers. Or, vous ne pouvez avoir M. de Maurepas que par la duchesse d'Aiguillon, votre muse * favorite. Vous
■ Alors secrétaire perpétuel de TAcadémie.
• C'est à elle qu'il avoit dédié la traduction des Satires russes du prince Can ternir, sous le nom de Mad. . . . parce qu'elle étoit fort liée avec le prince Cantemir, et que c'est
Îa4 LETTRES
savez que je suis brouillé avec M. Freret; voiisferez donc bien d'écrire à madame d'Aiguillou : si je le lui propose , il est sûr et très - sûr qu'elle n'en fera rien ; mais si vous lui écrivez , elle m'en parlera, et je lui dirai des choses qui pourront l'engager. Si vous gagnez encore un prix , cela aplanira les difficultés. Le P. Desmolets m'a dit que vous travaillez : moi je travaille de mon côté ; mais mon travail s'appesantit.
Le chevalier Caldwell m'a écrit que vous étiez^ tenté d'aller avec lui en Egypte ; je lui ai mandé que c'étoit pour aller voir vos confrères les momies. Son aventure * de Toulouse est bien risi-
à sa réquisition que Fon avoit îait la traduction françoise* de ses satires.
* Le chevalier Caldwell , Irlandois , s'étant arrêté à Ton— louse y s'amusoit à aller prendre des oiseaux hors der la ville. Comme on le voyoit sortir tous les matins de bonne heure , et rôder autour de la ville avec un petit garçon , tenant souvent du papier et un crayon en main , les capitouls soup- ^ponnèrent qu'il pourroit bien s'occuper à en lever le plan *, dans un temps oii l'on étoit en guerre avec l'Angleterre. On l'arrêta en conséquence ; et comme en fouillant dans ses poches on lui trouva un dessin qui étoit celui de la machine avec laquelle il apprenoit à prendre les oiseaux , et plusieurs cartes avec un catalogue de mots qui étoiént les noms dès oiseaux , qu'on n'entendoit pas parce qu'ils étoient écrits en aogloisy on ne douta pas que tout cela n'eût rapport à l'entreprise supposée; et on le mit aux arrêts jusqu'à ce qu'il eût fait connottre son innocence , et jusqu'à ce que quelqu'un eût répondu de lui.
* La viUe de Toulouse n^est point fortifiée.
FAMILIERES. SaS
ble : il paroît que dans cette ville4à on est aussi fanatique en fait de politique qu'en fait de religion.
Faites, je vous prie , mes respectueux compliments à M. le premier président Bon ' : la première chose physique que j'ai vue en ma vie , c'est un écrit sur les araignées , fait par lui. Je l'ai toujours regardé comme un des plus savai^ts personnages de France ; il m'a toujours donné de l'émulation, quand j'ai vu qu'il joignoit tant de connoissances de son métier avec tant de lumières sur le métier des autres : remerciez - le bien des bontés qu'il me fait l'honneur de me marquer.
J'ai eu aussi Thonneur de connoître M. Le Nain * à la Rochelle, où j'étois allé voir le comte de Matignon. Je vous prie de vouloir bien lui rafraîchir la mémoire de mon respect. On dit ici qu*il a chassé les ennemis de Provence par ses bonnes dispositions économiques , et que nous lui devons l'huile de Provence. Votte lettre de change n'est point encore arrivée, tfaais Un avis seulement. Vous voyez bien que vous êtes vif, et S^
* Premier président de la cour des aides de Montpellier , conseiller d'état , et dis T Académie des sciences , qui trouva le secret de faire fiter des toiles ^araignées ,- d'en faire des ht£ , et d'en extraire des gouttes égales à ce)le d'Angleterre contre l'apoplexie. Il découvrit aussi le moyen de rendre utiles les marrons d'Inde pour en nourrir les pourceaux et en faire de la poudre. Il avoit un cabinet d'antiquités fort curieux.
• Intendant du Languedoc.
que vous avez envoyé M. Jude à perte d'haleine
pour une chose qu'il pouvoit faire avec toute
sa gravité» Adieu ; je vous embrasse de tout mon
cœur.
De Paris, le premier mars 1747*
LETTRE XXIL A MONSEIGNEUR CERATL
J'ai reçu , Monsieur mon illustre aixai , étant à Paris , la lettre que je dois à votre amitié. Vous ne ipe parlez pas de votre santé , et je voudrois en avoir pour garant quelque chose de mieux que des preuves négs^tives* Vous avez mis dans votre lettre un article que j'ai relu bien des fois , qui est que vous désjireriez venir passer deux ans à Pari^, et que vous pourriez de là piller jusqu'à Bordeaux ; voilà des idées bjen agréables : et moi je forn^e le projet d'aller quelque jour à Pi^e pour corriger chez vous, mon ouvrage ; car qui pourroit le faire mieux que vous ? et où pourrois-je trouver des jugements plus sains ? La guerre m'a tellement incommodé, que j'ai été obligé de passer trois ans et demi dans mes terres ; de là je suis venit à Paris; et si la guerre continue, j'irai me remettre dans ma coquille jusqu'à la paix. Il me semble que tous les princes de l'Europe demandent cette paix : ils sont donq pacifiques ? non y car il n'y a de princes pacifiques
<]ue ceux qui font des sacrifices pour avoir la .pais , o^minç il «n'y a d'homme généreux que celui ^ui «ède de-MS intérêts, ni d'homme charitable que celui qui sait donner. Discuter ses intérêts aveôUK^ très-grande rigidité, est Féponge de toutes les vertus. Vous ne meiparlez pas de vost yeux; les miens sont précisément dans la situation où vous les avez laissés. Enfin j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon oeil ; et mon Fabius Muximiis j M. Gendron, me dit qu'elle est de bonne qualité , et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre. Tai remis cette opération au printemps prochain, pour raison de quoi je passerai ici tout l'hiver. Du reste, notre excellent homme M. 'Gendron se -pca^te bien. Avez-vous reçu des nouvelles de M. Cerati? disons-nous toujoiurs. 11 est aussi ^gai ^ue vous l'avez vu , et fait d'aussi bons Taisosnements. A pfr<^>os, je trouvai, en arrivant, Paris délivré de la présence du feu le plus incommode et du ifléan le plus terrible que j'aie vu de ma vie. Son voyage d'Angleterre m'avoit «permis quatre *ou cinq mois de respirer à Paris; et je ne 9e vis que la veille de mon départ , pour ne 4e revoir jamais. Vous entendez bien que c'est du marqua de Loc-Maria que je 'Veux pafrler , qui ennuie et excède à piiésent ceux qui sont en enfer , en purgatoire , ou en paradis.
L'ouyrage va paroître en cinq volumes. Il y en aura quelque jour un sixième de supplément . dès qu'il en sera question , vous en aurez des
nouvelles. Je suisiaccablé de lassitude : je compte me reposer le reste de mes jours. Adieu , Monsieur; je vous prie de me conserver toujours votre souvenir : je vous garde l'amitié la plus tendre.
J'ai l'honneur d'être , Monseigneur , avec tout le respect possible.
De Paris, le 3 1 mars 1747. n