‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 7 sur 129 · Tome V · texte numérisé non relu

Tome V

Pendant que Thémire étoit occupée avec ses compagnes au culte de la déesse , j'entrai dans, un bois solitaire ; j'y trouvai le tendre Aristée. Nous nous étions vus le jour que nous allâmes consulter Toracle ; c'en fut assee pour nous engager à nous entretenir : car Vénus met dans le cœur, en la présence d'un habitant de Gnide , le charme secret quet rouvent deux amis , lorsque, après une longue absence , ils sentent dans leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.

Ravis l'un de l'autre , nous sentîmes que notre cœur se donnoit : il sembloit que la tendre Amitié étoit descendue du ciel pour se placer au milieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à peu près ce que je lui dis :

Je suis né à Sybaris , où mon père Antiloque étoit prêtre de Vénus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptés et les besoins ; on bannit tous les arts qui pourroient troubler un sommeil tranquille ; on donne des prix , aux dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles ; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis , et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle; et les faveurs

des dieux sur Srbom Be Btrmtmt qs a < le luxe et la mollenc

Les hommes soot si eflEémioés ^ lenr | si semblable à celle des CeauMS , ils cooipasrst si bien leor teint, ils se frîscat mec tant d'art, ils em^<Ment tant de teaips à se corrigera leur miroir, qa^il semble qull n*y ait <pi*nn sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent, an lien de se rendre : chaque jow voitfinir les désirs et les espérances de chaque jour : on ne sait ce qne c'est que d'aimer et d'être aimé; on n'est occnyé que de ce qu'on appelle si faussement jooir.

Les ^yeurs n'y ont que leur réalité propre; et toutes ces circonstances qui les acoompa^foent si bien, tous ces rieiis qui sont d'un si grand prix, ces engagements qui pwoîssent toujours plus grands , ces petites choses qui valent tant , tout ce qui prépare un heureux moment, tant de conquêtes au Ueu d'une, tant de joiùssanc6$ avant la dernière ; tout cela est iuQonnii à Sybaris.

Encore si cAles avoient la moindre modeitie, cette foible image de (a vertu pourroit plaire : mais non ; les yeiQc soQt acqqntum^s à tout voir, et les oreilles à tout entendre.

Bien loin que la multiplicité des plaisirs 4<umt aux Sybarites plus de déUcatesfe , ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un senti* ment

Ils passent leur vie dans une joie puraiMnt extérieure : ils quittent un plaisir qui leur dé-

plaît pour un plaisir qui leur déplaira encore; tout ce qu'ils imaginent est un; nouveau sujet de dégoût.

Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines: un citoyen fut fatigué toute une nuit d'une rose qui s'étoit repliée dans son lit.

La mollesse a tellement affoibli leurs corps , qu'ils ne sauroient remuer les moindres fordeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants.

Ils passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour, sans s'être fatigués : ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs.

Incapables de porter le poids des armes , timides devant leurs concitoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.

Dès que je sus penser , j'eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris. J'aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non, disois-je , je ne respirerai pas plus long-temps cet air empoisonné : tous ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie , et moi pour la quitter.

J'allai pour la dernière fois au temple , et , m'approchant des autels où mon père avoit tant de fois sacrifié : Grande déesse, dis -je à haute

voix , j'abandonne ton temple , et non pas ton culte : en quelque lieu de la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de Fencens ; mais il sera plus pur que celui qu'on t'offre à Sybaris.

Je partis , et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine des monuments de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain , ouvrage de Dédale pour tromper ou pour satisfaire les égarements de Pasipha^; le labyrinthe, dont l'Amour seul sut éluder l'artifice ; le tombeau de Phèdre , qui étonna le Soleil , comme avoit fait sa mère; et le temple d'Ariane, qui , désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se repentoit pas encore de l'avoir suivi.

On y voit le palais dldoménée, dont le retour ne fut pas plus heureux que celui des autres capitaines grecs : car ceux qui échappèrent aux dangers d'un élément colère trouvèrent leur maison plus funeste encore. Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides, et ils moururent de la main qu'ils croyoient la plus chère.

Je quittai cette île si odieuse à une déesse qui devoit faire quelque jour la félicité de ma vie.

Je me rembarquai , et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des femmes , la foiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme« Grande Vénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime ; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos; c'est la pa«

trie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même , trouvant ses ennuis dans ses charmes , elle hait son sexe , le cherche toujours. Comment , ditelle , une flamme si vaine peut-elle être si cruelle ? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.

Enfin je quittai Lésbes , et le sort me fit trouver une île plus profane encore ; c'étoit celle de Lemnos. Venus n'y a point de temple : jamais les Lemniens ne lui adressèrent de vœux. Nous rejetons, disent -ils, un culte qui amollit les cœurs. La déesse les en a souvent punis : mais , sans expier leur crime, ils en portent la peine/ toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affligés.

Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chérie des dieux; les vents me portèrent à Délos. Je restai quelques mois dans cette île sacrée. Mais , soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive, soit que notre âme retienne de la Divinité dont elle est émanée quelque foible connoissance de l'avenir, je sentis que mon destin , que mon bonheur même, m'appeloient dans un autre pays.

Une nuit que j'étois dans cet état tranquille où l'âme, plus à elle-même , semble être délivrée de la chaîne qui la tient assujettie, il m'apparut, je ne sus pas d'abord si c'étoit une mortelle ou une déesse. Ua charme secret étoit répandu sur

QUATRIÈHE CHANT. 87

toute sa personne : elle n'étoit point belle Comme Vénus , mais elle étoît ravissante comme elle : tous ses traits n'étoient point réguliers , mai» ils enchantoient tous efisemble : voua n'y tromriez point ce qu'on admire , mais ce qui pique : ses cheveux toniboiènt négligemment ror ses épaules , mais cette négligence étoil heureuse : sa taille étoit charmante ;^ elle avoit cet air que la nature donne seule , et dont elle cac^e le secret aux peintres mêmes. Elle vit mon étonnement ; elle en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, me dit-elle d'une voix qui pénétroit le cœur, la seconde-des Grâces : Vénus, qui m'envoie, veut te rendre heureux ; mais il faut que tu ailles l'adorer dans son temple de Gnide. Elle fuit ; mes bras la suivirent : mon songe s'envola avec elle ; et il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus voir, mêlé du plaisir de l'avoir vue.

Je quittai donc l'ile de Délos : j'arrivai à Gnide. Je puis dire que d'abord je respirai l'amour. Je sentis , je ne puis pas bien exprimer ce que je sentis. Je n'aimois pas encore, mais je cherchois à aimer : mon cœur s'échauffoit comme dans la présence de quelque beauté divine. J'avançai, et je vis de loin de jeunes filles qui jouoient dans la prairie : je fus d'abord entraîné vers elles. In sensé que je suis, disois-je : j'ai, sans aimer, tous les égarements de l'amour : mon cœur vole déjà vers des objets inconpus ; et ces objets lui donnent de l'inquiétude. J'approchai : je vis la charmante Thémire. Sans doute que nous étions

faits Tun pour l'autre : je ne regardai qu'elle ; et je crois que je serois mort de. douleur, si elle n'avoit tourné sur moi quelques regards. Grande Vénus, m'écriai -je , puisque vous devez me rendre heureux, faites que ce soit avec cette bergère : je renonce à toutes les autres beautés; elle seule peut remplir vos promesses et tous les vœux que je ferai jamais.

Je parfois encore au jeune Aristée de mes tendres amours; ils lui firent soupirer les siens. Je soulageai son cœur en le priant de me les* raconter. Voici ce qu'il me dit : je n'oublierai rien ; car je suis inspiré par le même dieu qui le faisoit parier.

Dans tout ce récit, vous ne trouverez rien que de très-simple : mes aventures ne sont que les sentiments d'un cœur tendre , que mes plaisirs , que mes peines ; et , comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il fait aussi toute l'histoire de m^ vie.

Camille est fille d'un des principaux habitants de Gnide ; elle est belle ; elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les cœurs ; les femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grâces de Camille ; les hommes qui la voient veulent la voir toujours, ou craignent de la voir encore.

Elle a une taille charmante, un air noble, mais modeste , des yeux vifs et tout prêts à être tendres , des traits faits exprès l'un pour l'autre , des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie des cœurs.

Camille ne cherche point à se parer; mais elle est mieux parée que les autres femmes.

Elle a un esprit que la nature refuse presque

po LE TEMPLE DE GNIDE.

toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement : si vous voulez , elle pensera sensément ; si vous voulez , elle badinera comme les Grâces.

Plus on a d'esprit , plus on en trouve à Ca« mille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il sembte qu'elle ne parle que le langage du cœur. Tout ce qu'elle dit , tout ce qu'elle fait ^ a les charmes de la simplicité ; vous trouvez toujours ufte bei^ère naïve. Des grâces si légères ^ si fines , si délicates , se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.

Avec tout cela , Camille m'aime : elle est ravie quand elle me voit; elle est fâchéenjuand je la quitte; et, comme si je pouvois vivre sans elle , elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime , elle me croit : je lui dis que je l'adore, elle le sait; mais elle est ravie comme si elle ne le savoit pas. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de ma vie, eUe me dit que je fais le bonheur de la sienne. Enfin elle m'aime tant , qu'elle me feroit près* que croire que je suis digne de son amour.

Il j avoit un mois que je voyois Camille sans oser lui dire que je l'aimois , et sans oser presque me le dire à moi-même : plus je la trouvois aimable , moins j'espérois d'être celui qui la rendroit sensible. Camille , tes charmes me touchoient ; mais ils me disoient que je ne te méritois pas.

Je cherchois partout à t'oublier; je voulois

effacer de mon cœur ton adorable image. Que je suis heureux ! je n'ai pu y réussir; cette image y est restée , et çUe y vivra toujours.

Je dis à Camille : J'aimois le bruit du monde , et je cherche la solitude ; j'avois des vues d'ambition , et je ne désire plus que ta présence ; je voulois errer sous dm climats reculés ^ et mon cœur n'est plus citoyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n'est point loi s'est évanoui de devant mes yeux.

Quand Camille m'a parlé de sa tendresse , elle a encore quelque chose à me dire ; elle croit avoir oublié ce qu'elle m'a juré mill^ fois. Je suis si charmé de l'entendre, que je feins quelquefois de ne la pas croire, pour qu'elle touche encore mon cœur t bientôt règne entre nous ce doux silence qui est le plus tendre langage des amants.

Quand j'ai été absent de Camille , je veux lui rendre compte de ce que j'ai pu voir ou entendre. De quoi m'entretiens^tu ? me dit-elle : parle-moi de nos amours ; ou , si tu n'as rien pensé , si tu n'as rien à me dire , cruel , laisse-moi parler.

Quelquefois elle me dit en m'embrassant : Tu es triste. Il est vrai , lui dis-je : mais la tristesse des amants est délicieuse; je sens couler mes larmes , et je ne sais pourquoi , car tu m'aimes; je n'ai point de sujet de me plaindre , et je me plains : ne me retire point de la langueur où je suis; laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mes plaisirs.

9a LE TEMPLE DE GNIDE.

Dans les transports de l'amour, mon âme est trop agitée ; elle est entraînée vers son bonheur sans en jouir : au lieu qu'à présent je goûte ma tristesse même. N'essuie point mes larmes ; qu'importe que je pleure , puisque je suis heureux ?

Quelquefois Camille me dit : Aime-moi. Oui , je t'aime. Mais comment m'aimes-tu ? Hélas , lui dis-je, je t'aime comme je t'aimois; car je ne puis comparer l'amour que j'ai pour toi qu'à celui que j'ai eu pour toi-même.

. J'entends louer Camille par tous ceux qui la connoissent : ces louanges me touchent commie si el^jes m'étoient personnelles , et j'en suis plus flatté qu'elle-même. .

Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit, que je suis enchanté de ses moindres paroles ; mais j'aimerois encore mieux qu'elle ne dît rien.

Quand elle fait des amitiés à quelqu'un, je voudrois être celui à qui elle fait des amitiés, quand tout à coup je fais réflexion que je ne serôis point aimé d'elle.

Prends garde, Camille, aux impostures des amants. Ils te diront qu'ils t'aiment , et ils diront vrai : ils te diront qu'ils t'aiment autant que moi ; mais je jure par les dieux que je t'aime davantage.

Quand je l'aperçois de loin , mon esprit s'égare : elle approche, et mon cœur s'agite : j'arrive auprès d'elle, et il semble que mon âme veut me quitter, que cette âme est à Camille, et qu'elle va l'animer.

Quelquefois je veux lui dérober une faveur; elle me la refuse , et dans un instant elle m'en ajccorde une autre. Ce n'est point un artifice: combattue par sa pudeur et son amour, elle voudroit me tout refuser , die voudroit pouvoir me tout accorder.

Elle me dit : Ne vous suffit-il pas que je vous aime? que pouvez-vous désirer après mon cœur? Je désire , lui dis«je , que tu fasses pour moi une faute que l'amour fait faire, et que le grand amour justifie.

Camille, si je cesse un jour de t'aimer , puisse la Parque se tromper , et prendre ce jour pour le dernier de mes jourtf ! Puisse-t-elle effacer le reste d'une vie que je trouverois déplorable , quand je me souviendrois des plaisirs que j'ai eus en aimant!

Âristée soupira, et se tut; et je vis bien qu'il ne cessa de parler de Camille que pour penser à elle.

PEifDAirr que nous parlions de nos arooura, nous nous égarâmes; et, après avoir erré long-temps, nous entrâmes dans une grande prairie : nous fumes conduits par un chemin de fleurs au pied d'un rocher afireux. Nousi vîmes un antre obscur; nous y entrâmes , croyant que c'étoit la demeure de quelque mortel. O dieux! qui auroit pensé que ce lieu eût été si funeste ? A peine y eus-je mis le pied, que tout mon corps frémit, mes cheveux se dressèrent sur la tête. Une main invisible m'entraînoit dans ce fatal séjour : â mesure que mon cœur s'agitoit , il cherchoit à s'aller encore. Ami , m'écriai-je , entrons plus avant , dus* sions-nous voir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu, où jamais le soleil n'entra, et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie; son aspect étoit plus sombre que terrible : la Pâleur , la Tristesse , le Silence , l'entouroient ; et les Ennuis voloient autour d'elle. Elle souffla siur nous, elle nous mit la main sur le cœur, elle nous frappa sur la tête ; et nous ne vîmes , nous n'imaginâmes plus que des monstres. Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité à la lueur des langues enflammées des serpens qui siffloient sur sa tête ; c'étoit la Fureur. Elle détacha un de ^e$ serpens, et le jeta sur moi : je voulus le

LE TEMPLE DE GNIDE. gS

prendre ; déjà , sans que je l'eusse senti , il s'étoit glissé d ans 0K)n cœur. Jerestai untnoment comme stupide ; mais dès ^e le poison se fut répandu d^s mes veines, je crus être au milieu des enfers : mon âme fut embrasée ; et , dans sa violence, tout «non corps la contenoit à peine : j'étois si' agité, c[u'il me sembloit que je tournois sous le fouet des Furies. Nous nous abandonnâmes à nos transports ; nous fîmes cent fois le tour de cet antre épouvantable : nous allions de la Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à la Jalousie: nous miens, Théœire! nous criions, Camille! Si Thémire ou Camille étoient venues , nous les aurions déchirées de nos propres mains.

Enfin nous trouvâmes la lumière du jour, elle nous parut importune , et nous regrettâmes presque l'antre affreux que nous avions quitté. Nous tombâmes de lassitude ; et ce repos même nous parut insupportable. Nos jewn nous refusèrent des larmes , et notre cœur ne put plus former de soupirs.

Je fus pourtant un moment tranquille : le sommeil commençoit à versèi* sur moi ses doux pavot* O dieu^ ! ce sommeil même devint cruel. J'y voyois des images plus terribles pour moi que les pâles ombres : je me réveillois à chaque instant sur une infidélité de Thémire; je la

voyois Non , je n*ose encore le dire; et ce que

j'imaginois seulement pendant la veille, je le trouvois réel dans les horreurs de cet affreu)^ sommeil.

Il faudra donc, dis-je en me levant, que je fuie également les ténèbres et la lumière ! Thémire, la cruelle Thémire m'agite comme les Furies. Qui l'eût cru , que mon bonheur seroit de l'oublier pour jamais!

Un accès de fureur me reprit. Ami, m'écriaije, lève-toi. Allons exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie : poursuivons ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non: je vois de loin un temple; c'est peut-être celui de l'Amour: Allons le détruire, allons briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes ; et il sembloit que l'ardeur de commettre un crime nous donnât des forces nouvelles ; nous traversâmes les bois, les prés, les guérets ; nous ne fûmes pas arrêtés un instant : une colline s'élevoit en vain , nous y montâmes ; nous entrâmes dans le temple; il étoit consacré à Bacchus. Que la puissance des dieux est grande ! notre fureur fut aussitôt calmée. Nous nous regardâmes , et nous vîmes avec surprise le désordre où nous étions.

Grand dieu, m'écriai-je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma fureur que de A'avoir épargné un grand crime! Et m'approchant de la prétresse : Nous sommes aimés du dieu que vous servez; il vient de calmer les transports dont nous étions agités ; à peine sommes-nous entrés dans ce lieu , que nous avons senti sa faveur présente. Nous voulons lui faire un sacrifice ; daignez l'offrir pour nous , divine prêtresse.

Tallaî chercher une victime , et je l'apportai à ses pieds.

Pendant que la prétresse se préparoit à donner le coup mortel , Aristée prononça ces paroles : Divin Bacchus , tu aimes à voir la joie sur le visage des hommes ; nos plaisirs sont un culte pour toi ; et tu ne veux être adoré que par les mortels les plus heureux.

Quelquefois tu égares doucement notre raison : mais, quand quelque divinité cruelle nous Ta ôtée, il n'y a que toi qui puisses nous la rendre.

La noire Jalousie tient FAmour sous son esclavage ; mais tu lui ôtes Fempire qu'elle prend sur i|os cœurs , et tu la fais rentrer dans sa demeure affreuse.

Après que le sacrifice fut fait, tout le peuple s'assembla autour de nous ; et je racontai à la prétresse comment nous avions été tourmentés dans la demeure de la Jalousie. Et tout à coup nous entendîmes un grand bruit et un mélange « confus de voix et d'instruments de musique. Nous sortîmes du temple , et nous vîmes arriver une troupe de Bacchantes qui frappoient la terre de leurs thyrses, criant à haute voix , Evohé ! Le vieux Silène suivoit, monté sur son âne : sa tête sembloit chercher la terre ; et sitôt qu'on abandonnoit son corps , il se balançoit comme par mesure. La troupe avoit le visage barbouillé de lie. Pan paroissoit ensuite avec sa flûte , et les satyres entouroient leur roi* La joie régnoit avec Tome V. 7

le désordre; une folie aimable méloit^ ensemble les jeux , les railleries , les danses , les chansons. Enfin je vis Bacchus : il ëtoit sur son char traîné par des tigres , tel que le Gange le vit , au bout de l'univers , portant partout la joie et la victoire.

A ses côtés étoit la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore de l'infidélité de Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne et la plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de pleurer , vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous , qui n'étiez qu'une mortelle. Il vous dit ; Aimez-moi: Thésée fuit ; ne vous souvenez plus de son amour, oubliez jusqu'à sa perfidie : je vous rends imr mortelle pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char ; je vis descendre Ariane; elle entra dans le temple. Aimable dieu ! s'écria-t-elle , restons dans ces lieux , et soupirons-y nos amours ; faisons jouir ce doux climat d'une joie éternelle. C'est auprès de ces lieux que la reine des cœurs a posé son empire; que le dieu de la joie règne auprès d'elle , et augmente le bonheur de ces peuples déjà si fortunés.

Pour moi , grand dieu ! je sens déjà que je t'aime davantage. Quoi! tu pourrois quelque jour me paroître encore plus aimable ! Il n'y a que les immortels qui puissent aimer à l'excès, et aimer toujours davantage ; il n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'espèrent, et qui sont

plus bornés quand ils désirent que quand ils jouissent

Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel , on n'est occupé que de sa gloire ; oe n'est que sur la terre et dans les lieux champêtres que Ton sait aimer. Et pendant que cette troupe se liyrera à une joie insensée, ma joie, mes soupirs , et mes larmes même , te rediront sans cesse mes ampurs.

Le dieu sourit à Ariane ; il la mena dans le . sanctuaire. La joie s'empara de nos coeurs : nous sentîmes une émotion divine. Saisis des éfiaremenis de Silène et des transports des l^ochantes, nous primes un thyrse; et nous nous mêlâmes dans les danses et dans les cou* cens.

iMous quittâmes Jes lieux consacrés à Bacchus: mais bientôt nous crûmes sentir que nos maux n'avoient été que suspendus. Il est vrai que nous n'avions point cette fureur qui nous avoit agités ; mais la sombre tristesse avoit saisi notre âme , et nous étions dévorés de soupçons et d'inquiétudes.

Il nous sembloit que les cruelles déesses ne nous avoient agités que pour nous faire pressentir des malheurs auxquels nous étions destinés.

Quelquefois nous regrettions le temple de Bacchus ; bientôt nous étions entraînés vers celui de Gnide : nous voulions voir Thémire et Camille, ces objets puissants de notre amour et de notre jalousie.

Mais nous n'avions aucune de ces douceurs que l'on a coutume de sentir lorsque , sur le point de revoir ce qu'on aime , l'âme est déjà ravie , et semble goûter d'avance tout le bon* heur qu'elle se promet.

Peut-être, dit Aristée, que je trouverai le berger Lycas avec Camille ; que sais-je s'il •ne lui parle pas dans ce moment? O dieux! l'infidèle prend plaisir à l'entendre !

On disoit l'autre jour, repris-je, que Thyrsis, qui a tant aimé Thémire, devoit arriver à

LE TEMPLE DE GNIDE. loi

Gnide ; il l'a aimée , sans doute qu'il l'aime encore : il faudra que je dispute un cœur que je croyois tout à moi.

L'autre jour^ Lycas chanloit ma Camille : que j'étois insensé ! j'étois ravi de l'entendre louer.

Je me souviens que Thyrsis porta à ma. Thémire des fleurs nouvelles. Malheureux que je suis ! elle les a mises sur son sein ! C'est un présent de Thyrsis , disoit-elle. Ah ! j'aurois dû les arracher et les foukr à mes pieds.

Il n'y a pas long-temps que j'allai avec Camille faire à Vénus un sacrifice de deux tourterelles : elles m'échappèrent , et s'envolèrent dans les airs.

J'avois écrit sur des arbres mon nom avec celui de Thémire : j'avois écrit mes amours, je les lisois et relisois sans cesse; im matin je les trouvai effacées.

Camille, ne désespère point un malheureux qui t'aime : l'amour qu'on irrite peut avoir t3ou& les effets de la haine.

Le premier Gnidien qui regardera ma Thémire, je le poursuivrai jusque dans le temple; et je le punirai , fùt-il aux pieds de Vénus.

Cependant nous arrivâmes près de l'antre sacré où la déesse rend ses oracles. Le peuple étoit comme les flots de la ûier agitée : ceux-ci venoient d'entendre, les autres alloient chercher leur réponse.

Nous entrâmes dans la foule ; je perdis l'heureux Aristée : déjà il avoit embrassé sa Camille; et moi je eherchois encore ma Thémire*

loa ' LE TEMPLE DE GNIDE.

Je la trouvai enfin. Je sentis ma jalousie redoubler à sa vue, je sentis renaître mes premières fureurs : mais elle me regarda, et je devins tran^ quille. C'est ainsi que les dieux renvoient les Furies lorsqu'elles sortent des enfers.

O dieux ! me dit-elle , que tu m'as coûté de larmes ! Trois fois le soleil a parcouru sa •carrière; je craignois de t'avoir pet^u pour jamais; Cette parole me fait trembler. J'ai été consulter l'oracle. Je n'ai point demandé si tu m'aimois; hélas ! je ne voulois que savoir si tu vivois encore. Vénus vient de me répondre que tu m'aimes toujours.

Excuse, lui dis-je, un infortuné qui t'auroit haïe, si son âme en étoit capable. Les dieux, dans les mains desquels je suis , peuvent me faire perdre la raison : ces dieux , Thémire , ne peuvent pas m'ôter mon amour.

La cruelle Jalousie m'a agité, comme dans le Tartare on tourmente les ombres criminelles. J^en tire cet avantage, que je sens mieux le bonheur qu'il y a d'être aimé de toi après l'affreuse situation où m'a mis la crainte de te perdre. .

Viens donc avec moi, viens dans ce bois solitaire : il faut qu'à force d'aimer j'expie les crimes que j'ai faits. C'est un grand crime, Thémire, de te croire infidèle.

Jamais les bois de TÉlysée, que les dieux ont faits exprès pour la tranquillité des ombres qu'ils chérissent; jamais les forêts de Dodone, qui parlent aux humains de leur félicité future ; ni les

SEPTIÈME CHANT. loi

jardins des Hespérides, dont les arbres se courbent sous le poids de Tor qui compose leur§ fruits 9 ne furent plus charmants que ce bocage enchanté par la présence de Thémire.

Je me souviens qu'un satyre , qui suivoit une nymphe qui fuyoit toute éplorée, nous vit, et s'arrêta. Heureux amants ! s'écria-t-il , vos yeux savent s'entendre et se répondre; vos soupirs sont payés par des soupirs : mais moi je passe ma vie sur les traces d'une bergère farouche, malheureux pendant que je la poursuis , plu» malheureux encore lorsque je l'ai atteinte.

Une jeune nymphe, seule dans ce bois, nous aperçut et soupira. Non, d^t-ellç, ce n'e^t que pour augmenter mes tourments que le cruel Amour me fait voir un amant si tendre.

Nous trouvâmes Apollon assis auprès d'une fontaine : il avoit suivi Diane, qu'un daim ti» mide avoit menée dans ces bois. Je le reconnus à ses blonds cheveux , et à la troupe immortelle qui étoit autour de lui. Il accordoit sa lyre : elle attire les rochers; les arbres la suivent; les lions restent immobiles. Mais nous entrâmes plus avant dans Jes forets, appelés en vain par cette divine harmonie*

Où croyez-vous que je trouvai l'Amour ? Je le trouvai sur les lèvres de Thémire ; je le trouvai ensuite sur son sein : il s'étoit sauvé à ses pieds; je l'y trouvai encore : il se cacha sous ses genoux; je le suivis; et je l'aurois toujours suivi, si Thémire toute en pleurs, Thémire irritée, ne m'eut

îo4 th TEMPLE DE GNIDE.

arrêté. Il étoit à sa dernière retraite : elle est si charmante, qu'il ne sauroit la quitter. C'çst ainsi qu'une tendre fauvette , que la crainte et Tamour retiennent sur ses petits, reste immobile sous la main avide qui s'approche, et ne peut consentir à les abandonner.

Malheureux que je suis ! Thémire écouta mes plaintes , et elle n'en fut point attendrie : elle entendit mes prières, et elle devint plus sévère. Enfin je fus téméraire ; elle s'indigna ; je tremblai : elle me parut fâchée; je pleurai : elle me rebuta; je tombai, et je sentis que mes soupirs alloient être mes derniers soupirs, si Thémire n'a voit mis la main sur mon cœur, et n'y eût rappelé la vie.

Non, dit-elle, je ne suis pas si cruelle que toi; car je n'ai jamais voulu te faire mourir, et tu veux m'entraîner dans la nuit du tombeau. Ouvre ces yeux mourants, si tu ne veux que les miens se ferment pour jamais. *

Elle m'embrassa : je reçus ma grâce , hélas ! sans espérance de devenir coupable.

Comme la pièce suivante m*a para être iu même auteur, j'ai cru devoir la traduire et la mettre ici.

CEPHISE ET L'AMOUR.

Un jour que j*errois dans les bois dldalie avec la jeune Céphise , je trouvai l'Amour qui dormoit couché sur des fleurs , et couvert par quelques branches de myrte qui cédoient doucement aux haleines des zéphirs. Les Jeux et les Bis qui le suivent toujours , étoient allés folâtrer loin de lui : il étoit seul. J'avois l'Amour en mon pouvoir : son arc et son carquois étoient à ses côtés ; et si j'avois voulu , j'aurois volé les armes de l'Amour. Céphise prit l'arc du plus grand des dieux : elle y mit un trait sans que je m'en aperçusse, et le lança contre moi. Jjd lui dis en souriant : Prends - en un second ; fais - moi une autre blessure, celle-ci est trop douce. Elle voulut ajuster un autre trait; il lui tomba sur le pied, et elle cria doucement : c'étoit le trait le plus pesant qui fût dans le carquois de l'Amour. Elle le reprit , le fit voler, il me frappa , je me baissai. Ah ! Céphise, tu veux donc me faire mourir! Elle s'approcha de l'Amour. Il dort profondément, dit-elle ; il s'est fatigué à lancer ses traits. Il faut cueillir des fleurs pour lui lier les pieds et les mains. Ah ! je n'y puis consentir ; car il nous a toujours favorisés. Je vais donc , dit-elle, prendre ses armes , et lui tirer une flèche de toute ma force. Mais il se réveillera, lut dis-je. Eh bien ! qu'il se réveille : que pourra- t-il faire que

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nous blesser. davantage ? Non , non; laissons-le dormir ; nous resterons auprès de lui , et nous en serons plus enflammés.

Céphise prit alors des feuilles de myrte et de roses. Je veux, dit-elle ,,en couvrir TAmour. Les Jeux et les Ris le chercheront , et ne pourront plus le trouver. Elle les jeta sur lui ; et elle rioît de voir le petit dieu presque enseveli. Mais a quoi m'amusé-je? dit-elle: il faut lui couper les ailes , afin qu'il n'y ait plus sur la terre d'hommes volages ; car ce dieu va de cœur en cœur, et porte partout l'inconstance. EUe prit 'ses ciseaux, s'assit; et tenant d'une main le bout des ailes dorées de l'Amour , je sentis mon cœur frappé de crainte. Arrête , Céphise ! Elle ne m'entendit pas. Elle coupa le sommet des ailes de l'Amour , laissa ses ciseaux , et s'enfuit

Lorsqu'il se fut réveillé , il voulut voler, et il sentit un poids qu'il ne connoissoit pas. Il vit sur les fleurs le bout de ses ailes ; il se mit à pleurer. Jupiter qui l'aperçut du haut de l'Olympe , lui envoya un nuage qui le porta dans le palais de Gnide , et le posa sur le sein de Vénus. Ma mère , dit-il , je battois de mes ailes sur votre sein ; on me les a coupées : que vaisje devenir ? Mon fils , dit la belle Cypris , ne pleurez point ; restez sur mon sein , ne bougez pas ; la chaleur va les faire renaître. Ne voyezvous pas qu'elles sont plus grandes? Embrassez-moi : elles croissent ; vous les aurez bientôt comme vous les aviez ; j'en vois déjà le som-

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