‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 82 sur 129 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Mon cher abbé , il est bon d'avoir l'esprit bien fait; mais il ne faut pas être la dupe de l'esprit des autres. M. l'intendant peut dire ce qu'il lui plaît y il ne sauroit se justifier d'avoir manqué de parole à l'Académie , et de l'avoir induite en erreur par de fausses promesses. Je ne suis pas surpris que, sentant ses torts , il cherche à se justi-

fort arriérés , et ftie nous sommes prives d'excellents morceaux de cet écrivtiin y qui sont enfouis dans son vaste ca<^ binet.

* Il entend parler des affaires littéraires , parce que ce secrétaire de TAcadémie n'avoit jamais voulu se donner la peine de rédiger ses Mémoires y et en faire part au public.

fierf mais vous, qui avez été témoin de tout, ne devez point vous laisser surprendre par des excuses qui ne valent pas mieux que ses promesses. Je me trouve trop bien de lui avoir rendu son amitié pour en vouloir encore. A quoi bon Famitié d'un homme en place qui est toujours dans la méfiance, qui ne trouve juste que ce qui est dans son système , qui ne sait jamais faire le plus petit plaisir ni rendre aucun service? Je me trouverai mieux d'être hors de portée de lui en demander ni pour les autres ni pour moi; car je serai délivré par là de bien des importunités :

Dulcis inexperlis cultura potentis amici : Expertus metui.

Il faut éviter une coquette qui n'est que coquette , et ne donne que de fausses espérances. Voilà mon dernier mot. Je me flatte que notre duchesse entrera dans mes raisons ; son francalleu n'en ira ni plus ni moins.

Je suis très - flatté du souvenir de M. l'abbé Oliva •. Je me rappelle toujours avec délices les

> Bibliothécaire du cardinal de Rohan à l'hôtel de Soubise , chez qui s'assembloient , un jour de la semaine , plusieurs gens de lettres, pour converser sur des sujets littéraires. Montesquieu, dans le premier yoyage qu'il fit à Paris , frëquentoit cette société ; mais > trouvant que ]« P. Tournemine vouloit y dominer , et obliger tout le monde à se plier à ses opinions ^ il s'en retira peu à peu , et n'en cacha pas la raison. Depuis lorS; le P. Xournemine

moments que je passai dans la société littéraire de cet Italien éclairé, qui a su s'élever au-dessus des préjugés dfe sa nation. Il ne fallut pas moins que le despotisme et les tracasseries d'un père Tournemine pour me faire quitter une société dont j'aurois voulu profiter. C'est une vraie perte pour les gens de lettres que la dissolution de ces sortes de petites académies libres; et il est fâcheux pour vous que celle du P. Desmolets ' soit ainsi culbutée. J'exige que vous m'écriviez encore ava-nt votre dép&rt pour Turin , et je vous somme d'une lettre dès que vous y serez arrivé. Adieu.

Le 5 décembre 1754.

commença à lui faire des tracasseries dans l'esprit du cardinal de Fleury, au sujet des Lettres persanes. On a entendu conter à Montesquieu que , pour s'en venger , il ne fit jamais autre chose que de demander à ceux qui lui parloient : Qui est-ce que ce P. Tournemine ? je nen ai ja^ mais entendu parler : ce qui piquoit beaucoup ce jésuite , qui aimoit passionnément la célébrité.

' On a plusieurs volumes de fort bons Mémoires littéraires lus dans cette société , recueillis par ce bibliothécaire de l'Oratoire , chez qui s'assembloient ceux qui en sont les auteurs. Les jésuites, ennemis des PP. de l'Oratoire , ayant peint ces assemblées, quoique simplement littéraires, comme dangereuses à cause des disputes théologiques du temps, elles furent dissoutes , non sans un préjudice réel pour le» progrès de la littérature.

LETTRE XLIIL

A M. L'ABBÉ TEHUTI.

Il ne famt point tous flatter, mon Aer àbhé , que Tabbé de Goasco tous écrive de sa maia triomplianle ; mais si tous étiez ex - ministre des afiaires étrangères , il iroit dîner chez tous pour TOUS consoler \ Le pauvre homme promène son œil sur toutes les brochures, prodigue son mauTais estomac pour toutes les in- Titations de dîners d'ambassadeurs , et ruine sa poitrine au service de son Cantemir * et de son Clément v; ce qui n'empêche pas qu'on ne trouve son Cantemir très-froid : mais c'est la faute de fieu son excellence.

Il n'y a aucune apparence que j'aille en Angleterre; il y en a une beaucoup plus grande que j'irai à la Brède. Técris une lettre de félicitation au président de La Lane sur sa réception à l'Aca-

■ Le marquis d'Argemoii y d-devant ministre des affaires ^rraagêres , après sa démissioii , donnoit à diner k ses confrères tons les ^urs d'a«emblée d'Académie , se dédomouigeaot ainsi de son désœvrrtment avec les gens de lettres; et Vabhé de Guasco, qui venoit d'être reçu à l'Àcadéaue des inscriptions , avoit été admis au nombre des conYÎves.

' L'abbMIe Guasco a traduit les satires du prince Cantemir, ambassadeur de Russie à la cour de France.

FAMILIÈRES. -^Sy

demie. Bonardi, le président de cette Académie, qui est venu me raconter tous les diii^ qu'il a faits depuis son retour chex tous les beaux esprits qui dînent, avec la généalogie ' desdîneurs, m'a dit qu'il adressoit sa première lettre à notre nouvel associé ; et je pense que vous trouverez que cela est dans les règles. Je vois que notre Académie se change en société de francs-maçons ^ excepté qu'on n'y boit ni qu'on n'y diante : mais on y bâtit; et M. de Tourni est notre roi Hiram , qui nous fournira les ouvriers; mais je douttt qu'il nous fournisse les cèdres.

Je crois que le prince de Craon est actuelle-* ment à Vienne : mais il va arriver eu Lorraine.; et si vous m'envoyez votre lettre, je la lui ferai tenir. Il faut bien que je vous donne des nouvelles d'Italie sur V Esprit des Lois. M. le duc de Nivernois en écrivit , il y a trois semaines , à M. deForcalquier, d'une manière que je ne saurons vous répéter sans rougir» Il y a deux jours qu'il en reçut une autre, dans laquelle il mande que, dès qu'il parut à Turin , le roi de Sardaigne

> Plaisanterie qui &ît allusîoii à Tétude particulière qu'un g;entilhomme de Languedoc a faite de la généalogie de toutes les familles , et qui lait le sujet ordinaire des entretiens qu'il a avec les gens de lettres. L'abl>é Bonardi , dans sa tournée, àvmt été visiter ce gentilkomme dans son château , et s'étoit fort enrichi d'érudition généalogique , dont il ne manqnoit pas de faire étalage âi son retour à Paris : il «iloit quelque-» fois en favoriser Montesquieu ; ce qui l'ennuyoît beaucoup , et lui faisoit perdre des heures précieuses. ,

le lut. Il ne m'est pas non plus permis de répéter ce qu'il en dit : je vous dirai seulement le fak ; c'est qu'il le donna pour le lire à son fils le duc de Savoie , qui Ta lu deux fois : le mar-* quis de Breil me mande qu'il lui a dit qu'il vouloit le lire toute sa vie. Il y a bien de la fatuité à moi de vous mander ceci : mais comme c'est un fait public, il vaut autant que je le dise qu'un autre ; et vous concevez bien que je dois aveuglément approuver le jugement des princes d'Italie. Le marquis de Breil me mande que son altesse royale le duc de Savoie a un génie prodigieux , une conception et un bon sens admirables.

Huart, libraire , voudroit fort avoir la traduction en vers latins du docteur Clansy ' du commencement du Temple de Gnide , pour en faire un corps avec la traduction italienne * et l'original : voyez lequel des deux vous pourriez faire , ou de me faire copier ces vers, ou d'obtenir de l'Académie de m'envoyer l'imprimé, que je vous renverrois ensuite.

A propos , le portrait ^ de madame de Mire-

' Savant Anglois , entièrement aveugle , excellent poète latin, qui, pendant le séjour qu'il fit à Paris, entreprit la traduction du Temple de Gnide en vers latins , mais dont il ne donna que le premier chant.

* Ouvrage de Tabbe Venuti. Il a ^te fait une autre traduction en italien du Temple de Gnide, par M. Vespa^iano; celui-ci a été imprimée k Paris en 1766, ifi-12 , chez Prault»

^ Ce portrait en vers , fait par Montesquieu , se trouve k la page 1 10 de ce volume.

^le

poix a fait à Paris et à Versailles une très-grande fortune : je n'y ai point contribué pour la ville de Bordeaux ; car j'avois détaché l'abbé de Guasco pour en dire du mal. Vous qui êtes l'esprit de tous4es esprits , vous devriez le traduire, et j'enverrois votre traduction à madame de Mirepoix à Londres. Je n'en ai point de copie ; mais le président Barbot l'a , ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fut faite à Lunéville pour amuser une minute le roi de Po* logne.

J'oubliois de vous dire que tout est compensé dans ce monde : je vous ai parlé des jugements de l'Italie sûr V Esprit des Lois; il va paroître à Paris une ample critique faite par M. Dupin , ferirtier-général. Ainsi me voilà cité au tribunal de la maltôte, comme j'ai été cité à celui du journal de Trévoux. Adieu, mon cher abbé. Voilà? une épître à la Bonardi *. Je vous salue et vous embrasse de tout mon eœur.

Ne soyez point la dupe de la traduction ; car si l'esprit ne vous en dit rien , il ne vaut pas la peine que vous y rêviez un quart d'heure.

De Paris, le

' On a déjà parlé , dans une note , de cet écrivain fort versé dans l'histoire de la littérature moderne de France , mais fort prolixe dans ses écrits et dans ses lettres. Il a laissé des manuscrits sur les auteurs anonymes et pseudonymes.

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