‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1000 sur 1159 · DE LA CURIOSITÉ · texte numérisé non relu

DE LA CURIOSITÉ

Notre âme est faite pour penser, c’est-à-dire pour apercevoir : or un tel être doit avoir de la curiosité; car, comme toutes les choses sont dans une chaîne où chaque idée en précède une et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans désirer d’en voir une autre ; et, si nous n’avions pas ce désir pour celle-ci , nous n’aurions eu aucun plaisir à celle-là, Ainsi, quand on. nous montre une partie d’un tableau , nous souhaitons de voir la partie que l’on nous cache , à proportion du plaisir que nous a fait celle que nous avons vue.

C’est donc le plaisir que nous donne un objet qui nous porte vers un autre ; c’est pour cela que l’âme cherche toujours les choses nouvelles , et ne se repose jamais.

Ainsi on sera toujours sûr de plaire à l’âme lorsqu’on lui fera voir beaucoup de choses, ou plus qu’elle n’avait espéré d’en voir.

Par là on peut expliquer la raison pourquoi nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier, et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre : c’est la même, cause qui produit ces effets. Comme nous aimons à voir un grand nombre d’objets , nous voudrions étendre notre vue , être en plusieurs lieux , parcourir plus d’espace ; enfin notre âme fuit les bornes, et elle voudrait, pour ainsi dire, étendre la sphère de sa présence : ainsi c’est un grand plaisir pour elle de porter sa vue au loin. Mais comment le faire? Dans les villes, notre vue est bornée par des maisons : dans les campagnes , elle l’est par mille obstacles ; à peine pouvons-nous voir trois ou quatre arbres. L’art vient à notre secours , et nous découvre la nature qui se cache elle-même. Nous aimons l’art, et nous l’aimons mieux que la nature, c’est-à-dire la nature dérobée à nos yeux: mais quand nous trouvons de belles situations , quand notre vue en liberté peut voir au loin des prés, des ruisseaux , des collines , et ces dispositions qui sont, pour ainsi dire, créées exprès, elle est bien autrement enchantée que lorsqu’elle voit les jardins ds le Nôtre, parce que la nature ne se copie pas , au lieu que l’art se ressemble toujours. C’est pour cela

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