‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1016 sur 1159 · CONTRASTES · texte numérisé non relu

CONTRASTES

Comme dans le jeu de piquet nous avons le plaisir de démêler ce que nous ne connaissons pas par ce que nous connaissons , et que la beauté de ce jeu consiste à paraître nous montrer tout et cependant nous cacher beaucoup , ce qui excite notre curiosité ; ainsi , dans les pièces de théâtre , notre âme est piquée de curiosité , parce qu’on lui montre de certaines choses et qu’on lui en cache d’autres ; elle tombe dans la surprise, parce qu’elle croyait que les choses qu’on lui cache arriveraient d’une certaine façon , qu’elles arrivent d’une autre, et qu’elle a fait, pour ainsi dire, de fausses prédictions sur ce qu’elle a vu.

Comme le plaisir dujeu de l’hombre consiste dans une certaine suspension mêlée de curiosité des trois événements qui peuvent arriver, la partie pouvant être gagnée, remise, ou perdue codille; ainsi, dans nos pièces de théâtre, nous sommes tellement suspendus et incertains, que nous ne savons ce qui arrivera; et tel est l’effet de notre imagination, que lorsque nous avons vu la pièce mille fois , si elle est belle, notre suspension et , si je l’ose dire, notre ignorance restent encore ; car pour lors nous sommes si fort touchés de ce que nous entendons actuellement, que nous ne sentons plus que ce qu’on nous dit : et ce qui paraît devoir suivre de ce qu’on nous dit, ce que nous connaissons d’ailleurs, et seulement par mémoire, ne nous fait plus aucune impression.

ARSACE ET ISMÉNIE

Page 1