‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1017 sur 1159 · HISTOIRE ORIENTALE · texte numérisé non relu

HISTOIRE ORIENTALE

Sur la fin du règne d’ Artamène , la Bactriane fut agitée par des discordes civiles. Ce prince mourut accablé d’ennuis , et laissa son trône à sa fille Isménie. Aspar, premier eunuque du palais , eut la principale direction des affaires. Il désirait beaucoup le bien de l’État, et il désirait fort peu le pouvoir. Il connaissait les hommes, et jugeait bien des événements. Son esprit était naturellement conciliateur,et son âme semblait s’approcher de toutes les autres. La paix, qu’on n’osait plus espérer, fut rétablie. Tel fut le prestige d’ Aspar; chacun rentra dans le devoir, et ignora presque qu’il en fût sorti. Sans effort et sans bruit , il savait faire les grandes choses.

La paix fut troublée par le roi d’Hircanie. II envoya des ambassadeurs pour demander Isménie en mariage; et sur ses refus, il entra dans la Bactriane. Cette entrée fut singulière. Tantôt il paraissait armé de toutes pièces , et prêt à combattre ses ennemis , tantôt on le voyait vêtu comme un amant que l’amour conduit auprès de sa maîtresse. Il menait avec lui tout ce qui était propre à un appareil de noces ; des danseurs, des joueurs d’instruments, des farceurs, des cuisiniers, des eunuques, des femmes; et il menait avec lui une formidable armée. Il écrivait à la reine les lettres du monde les plus tendres, et d’un autre côté il ravageait tout le pays : un jour était employé à des festins, un autre à des expéditions militaires. Jamais on n’a vu une si parfaite image de la guerre et de la paix , et jamais il n’y eut tant de dissolution et tant de discipline. Un village fuyait la cruauté du vainqueur, un autre était dans la joie, les danses et les festins; et, par un étrange caprice, il cherchait deux choses incompatibles, de se faire craindre , et de se faire aimer : il ne fut ni craint , ni aimé. On opposa une armée à la sienne, et une seule bataille finit la guerre. Un soldat nouvellement arrivé dans l’armée des Bactriens fit des prodiges de valeur; il perça jusqu'au lieu où combattait vail lammentle roi d’Hircanie, et le fit prisonnier. Il remit ce prince à un officier ; et , sans dire son nom , il allait rentrer dans la foule : mais, suivi par les

1 Ce petit roman parut pour la première fois en 1783 , dans les OE uvres posthumes de l’auteur. Montesquieu craignait qu’il ne fut trop éloigné de nos mœurs pour être bien reçu en France. Voyez sa lettre à l’abbé de Guasco, en date du 15 décembre 1754.

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acclamations, il fut mené comme en triomphe à la tente du général. Il parut devant lui avec une noble assurance, il parla modestement de son action. Le général lui offrit des récompenses; il s’y montra insensible : il voulut le combler d’honneurs ; il y parut accoutumé.

Aspar jugea qu’un tel homme n’était pas d’une naissance ordinaire. Il le fit venir à la cour ; et quand il le vit , il se confirma encore plus dans cette pensée. Sa présence lui donna de l’admiration ; la tristesse même qui paraissait sur son visage lui inspira du respect; il loua sa valeur, et lui dit les choses les plus flatteuses. « Seigneur, lui dit l’étranger, excusez un malheureux que l’horreur de sa situation rend presque incapable de sentir vos bontés , et encore plus d’y répondre. « Ses yeux se remplirent de larmes , et l’eunuque en fut attendri. « Soyez mon ami , lui ditil , puisque vous êtes malheureux. Il y a un moment que je vous admirais , à présent je vous aime ; je voudrais vous consoler, et que vous fissiez usage de ma raison et de la vôtre. Venez prendre un appartement dans mon palais ; celui qui l’habite aime la vertu , et vous n’y serez point étranger. »

Le lendemain fut un jour de fête pour tous les Bactriens. La reine sortit de son palais , suivie de toute sa cour. Elle paraissait sur son char, au milieu d’un peuple immense. Un voile qui couvrait son visage laissait voir une taille charmante; ses traits étaient cachés , et l’amour des peuples semblait les leur montrer.

Elle descendit de son char, et entra dans le temple. Les grands de Bactriane étaient autour d’elle. Elle se prosterna , et adora les dieux dans le silence ; puis elle leva son voile, se recueillit, et dit à haute voix :

« Dieux immortels ! la reine de Bactriane vient vous rendre grâces de la victoire que vous lui avez donnée. Mettez le comble à vos faveurs, en ne permettant jamais qu’elle en abuse. Faites qu’elle n’ait ni passions , ni faiblesses , ni caprices ; que ses craintes soient de faire le mal , ses espérances de faire le bien; et puisqu’elle ne peut être heureuse... dit-elle d’une voix que les sanglots parurent arrêter, faites du moins que son peuple le soit. »

Les prêtres finirent les cérémonies prescrites pour le culte des dieux ; la reine sortit du temple , remonta sur son char, et le peuple la suivit jusqu’au palais.

Quelques moments après, Aspar rentra chez lui : il cherchait l’étranger, et il le trouva dans une affreuse tristesse. Il s’assit auprès de lui , et ayant fait retirer tout le monde , il lui dit : « Je vous conjure de vous ouvrir à moi. Croyez- vous qu’un cœur agité

ne trouve point de douceur à confier ses peines? C’est comme si l’on se reposait dans un lieu plus tranquille. — Il faudrait, lui dit l’étranger, vous raconter tous les événements de ma vie. — C’est ce que je vous demande , reprit Aspar ; vous parlerez à un homme sensible : ne me cachez rien; tout est important devant l’amitié. »

Ce n’était pas seulement la tendresse et un sentiment de pitié qui donnait cette curiosité à Aspar. Il voulait attacher cet homme extraordinaire à la cour de Bactriane; il désirait de connaître à fond un homme qui était déjà dans l’ordre de ses desseins, et qu’il destinait dans sa pensée aux plus grandes choses.

L’étranger se recueillit un moment , et commença ainsi :

« L’amour a fait tout le bonheur et tout le malheur de ma vie. D’abord il l’avait semée de peines et de plaisirs ; il n’y a laissé dans la suite que les pleurs , les plaintes et les regrets.

« Je suis né dans la Médie, et je puis compter d’illustres aïeux. Mon père remporta de grandes victoires à la tête des armées des Mèdes. Je le perdis dans mon enfance , et ceux qui m’élevèrent me firent regarder ses vertus comme la plus belle partie de mon héritage.

« A l’âge de quinze ans on m’établit. On ne me donna point ce nombre prodigieux de femmes dont on accable en Médie les gens de ma naissance. On voulut suivre la nature , et m’apprendre que si les besoins des sens était bornés, ceux du cœur l’étaient encore davantage.

« Ardasire n’était pas plus distinguée de mes arn très femmes par son rang que par mon amour. Elle avait une fierté mêlée de quelque chose de si tendre , ses sentiments étaient si nobles, si différents de ceux qu’une complaisance éternelle met dans le cœur des femmes d’Asie; elle avait d’ailleurs tant de beauté, que mes yeux ne virent qu’elle, et mon cœur ignora les autres.

« Sa physionomie était ravissante; sa taille, son air , ses grâces , le son de sa voix , le charme de ses discours , tout m’enchantait. Je voulais toujours l’entendre ; je ne me lassais jamais de la voir. Il n’y avait rien pour moi de si parfait dans la nature ; mon imagination ne pouvait me dire que ce que je trouvais en elle ; et quand je pensais au bonheur dont les humains peuvent être capables, je voyais toujours le mien.

« Ma naissance , mes richesses, mon âge , et quelques avantages personnels , déterminèrent le roi à me donner sa fille. C’est une coutume inviolable des

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Mèdes , que ceux qui reçoivent un pareil honneur renvoient toutes leurs femmes. Je ne vis dans cette grande alliance que la perte de ce que j’avais dans le monde de plus cher; mais il me fallut dévorer mes larmes, et montrer de la gaieté. Pendant que toute la cour me félicitait d’une faveur dont elle est toujours enivrée, A rdasire ne demandait poi nt à me voir ; et moi je craignais sa présence, et je la cherchais. J’allai dans son appartement ; j’étais désolé. « Ardasire, lui dis-je, je vous perds... » Mais, sans me faire ni caresses ni reproches , sans lever les yeux , sans verser de larmes , elle garda un profond silence ; une pâleur mortelle paraissait sur son visage, et j’y voyais une certaine indignation mêlée de désespoir.

« Je voulus l’embrasser; elle me parut glacée, et je ne lui sentis de mouvement que pour échapper de mes bras.

« Ce ne fut point la crainte de mourir qui me fit accepter la princesse, et, si je n’avais tremblé pour Ardasire, je me serais sans doute exposé à la plus affreuse vengeance. Mais quand je me représentais que mon refus serait infailliblement suivi de sa mort , mon esprit se confondait , et je m’abandonnais à mon malheur.

« Je fus conduit dans le palais du roi , et il ne me fut plus permis d’en sortir. Je vis ce lieu fait pour l’abattement de tous , et les délices d’un seul ; ce lieu où , malgré le silence , les soupirs de l’amour sont à peine entendus ; ce lieu où régnent la tristesse et la magnificence , où tout ce qui est inanimé est riant , et tout ce qui a de la vie est sombre, où tout se meut avec le maître, et tout s’engourdit avec lui.

« Je fus présenté le même jour à la princesse; elle pouvait m’accabler de ses regards , et il ne me fut pas permis de lever les miens. Étrange effet de la grandeur ! Si ses yeux pouvaient parler, les miens ne pouvaient répondre. Deux eunuques avaient un poignard à la main, prêts à expier dans mon sang l’affront de la regarder.

« Quel état pour un cœur comme le mien, d’aller porter dans mon lit l’esclavage de la cour, suspendu entre les caprices et les dédains superbes ; de ne sentir plus que le respect , et de perdre pour jamais ce qui peut faire la consolation de la servitude même , la douceur d’aimer et d’être aimé !

« Mais quelle fut ma situation lorsqu’un eunuque de la princesse vint me faire signer l’ordre de faire sortir de mon palais toutes mes femmes ! Si- « gnez , me dit-il; sentez la douceur de ce comman- « dement : je rendrai compte à la princesse de votre « promptitude à obéir. » Mon visage se couvrit de larmes; j’avais commencé d’écrire, et je m’arrêtai.

« De grâce, dis-je a l’eunuque attendez; je me « meurs... — Seigneur, me dit-il, il y va de votre « tête et de la mienne ; signez : nous commençons « à devenir coupables : on compte les moments; je « devrais être de retour. » Ma main tremblante ou rapide ( car mon esprit était perdu ) traça les caractères les plus funestes que je pusse former.

« Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage; mais Ardasire, qui avait gagné un de mes eunuques , mit une esclave de sa taille et de son air sous ses voiles et ses habits, et se cacha dans un lieu secret. Elle avait fait entendre à l’eunuque qu’elle voulait se retirer parmi les prêtresses des dieux.

« Ardasire avait l’âme trop haute pour qu’une loi qui, sans aucun sujet, privait de leur état des femmes légitimes, pût lui paraître faite pour elle. L’abus du pouvoir ne lui faisait point respecter le pouvoir. Elle appelait de cette tyrannie à la nature , et de son impuissance à son désespoir.

« La cérémonie du mariage se fit dans le palais Je menai la princesse dans ma maison. Là. les concerts, les danses, les festins, tout parut exprimer une joie que mon cœur était bien éloigné de sentir.

« La nuit étant venue, toute la cour nous quitta. Les eunuques conduisirent la princesse dans son appartement : hélas ! c’était celui où j’avais fait tant de serments à Ardasire. Je me retirai dans le mien , plein de rage et de désespoir.

« Le moment fixé pour l’hymen arriva. J’entrai dans ce corridor, presque inconnu dans ma maison même , par où l’amour m’avait conduit tant de fois. Je marchais dans les ténèbres, seul, triste, pensif, quand tout à coup un flambeau fut découvert. Ardasire , un poignard à la main , parut devant moi. « Arsace, dit-elle, allez dire à votre nou- « velle épouse que je meurs ici ; dites-lui que j’ai « disputé votre cœur jusqu’au dernier soupir. » « Elle allait se frapper; j’arrêtai sa main. Ardasire , « m’écriai-je, quel affreux spectacle veux-tu me « donner!... » et lui ouvrant mes bras : « Commence « par frapper celui qui a cédé le premier à une loi « barbare. « Je la vis pâlir, et le poignard lui tomba des mains. Je l’embrassai, et je ne sais par quel charme mon âme sembla se calmer. Je tenais ce cher objet; je. me livrai tout entier au plaisir d’aimer. Tout, jusqu’à l’idée de mon malheur, fuyait de ma pensée. Je croyais posséder Ardasire; et il me semblait que je ne pouvais plus la perdre. Étrange effet de l’amour ! mon cœur s’échauffait , et mon âme devenait tranquille.

ÀRSACE ET ISMÉNIE.

« Les paroles d’Ardasire me rappelèrent à moimême. « Arsace, me dit-elle, quittons ces lieux in- « fortunés, fuyons. Que craignons-nous? nous sa- « vons aimer et mourir... — Ardasire , lui dis-je , je « jure que vous serez toujours à moi ; vous y serez « comme si vous ne sortiez jamais de ces bras : je « ne me séparerai jamais de vous. J atteste les dieux « que vous seule ferez le bonheur de ma vie... Vous « me proposez un généreux dessein : l’amour me « l’avait inspiré : il me l’inspire encore par vous ; « vous allez voir si je vous aime. »

« Je la quittai, et plein d’impatiene et d’amour, j’allai partout donner mes ordres. La porte de l’appartement de la princesse fut fermée. Je pris tout ce que je pus emporter d’or et de pierreries. Je fis prendre à mes esclaves divers chemins, et partis seul avec Ardasire dans l’horreur de la nuit, espérant tout, craignant tout, perdant quelquefois mon audace naturelle, saisi par toutes les passions, quelquefois par les remords mêmes, ne sachant si je suivais mon devoir, ou l’amour, qui le fait oublier.

« Je ne vous dirai point les périls infinis que nous courûmes. Ardasire , malgré la faiblesse de son sexe, m’encourageait; elle était mourante, et elle me suivait toujours. Je fuyais la présence des hommes, car tous les hommes étaient devenus mes ennemis : je ne cherchais que les déserts. J’arrivai dans ces montagnes qui sont remplies de tigres et de lions. La présence de ces animaux me rassurait. « Ce n’est « point ici, disais-je à Ardasire, que les eunuques « de la princesse et les gardes du roi de Médie vien- « dront nous chercher. » Mais enfin les bêtes féroces se multiplièrent tellement , que je commençai à craindre. Je faisais tomber à coups de flèches celles qui s’approchaient trop près de nous; car, au lieu de me charger des choses nécessaires à la vie, je m’étais muni d’armes qui pouvaient partout me les procurer. Pressé de toutes parts, je fis du feu avec des cailloux , j’allumai du bois sec ; je passais la nuit auprès de ces feux, et faisais du bruit avec mes armes. Quelquefois je mettais le feu aux forêts, et je chassais devant moi ces bêtes intimidées. J’entrai dans un pays plus ouvert, et j’admirai ce vaste silence de la nature. Il me représentait ce temps où les dieux naquirent , et où la beauté parut la première; l’amour l’échauffa, et tout fut animé.

« Enfin nous sortîmes de la Médie. Ce fut dans fine cabane de pasteurs que je me crus le maître du monde, et que je pus dire que j’étais à Ardasire tt qu’ Ardasire était à moi.

« Nous arrivâmes dans la Margiane ; nos esclaves

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nous y rejoignirent. Là, nous vécûmes à la campagne, loin du monde et du bruit. Charmés l’un de l'autre, nous nous entretenions de nos plaisirs présents et de nos peines passées.

« Ardasire me racontait quels avaient été ses sentiments dans tout le. temps qu’on nous avait arrachés l’un à l’autre, ses jalousies pendant qu’elle crut que je ne l’aimais plus, sa douleur quand elle vit que je l’aimais encore, sa fureur contre une loi barbare , sa colère contre moi qui m’y soumettais* Elle avait d’abord formé le dessein d’immoler la princesse; elle avait rejeté cette idée : elle aurait trouvé du plaisir à mourir à mes yeux; elle n’avait point douté que je ne fusse attendri. Quand j’étais dans* ses bras , disait-elle , quand elle me proposa de quitter ma patrie, elle était déjà sûre de moi.

«Ardasire n’avait jamais été si heureuse; elle était charmée. Nous ne vivions point dans le faste delà Médie; mais nos mœurs étaient plus douces. Elle voyait dans tout ce que nous avions perdu les grands sacrifices que je lui avais faits. Elle était seule avec moi. Dans les sérails, dans ces lieux de délices, on trouve toujours l’idée d’une rivale, et lorsqu’on y jouit de ce qu’on aime , plus on aime , et plus on est alarmé.

« Mais Ardasire n’avait aucune défiance; le cœur était assuré du cœur. Il semble qu’un tel amour donne un air riant à tout ce qui nous entoure, et que, parce qu’un objet nous plaît, il ordonne à toute la nature de nous plaire; il semble qu’un tel amour soit cette enfance aimable devant qui tout se joue, et qui sourit toujours.

« Je sens une espèce de douceur à vous parler de cet heureux temps de notre vie. Quelquefois je perdais Ardasire dans les bois, et je la retrouvais aux accents de sa voix charmante. Elle se parait des fleurs que je cueillais; je me parais de celles qu’elle avait cueillies. Le chant des oiseaux , le murmure des fontaines, les danses et les concerts de nos jeunes esclaves, une douceur partout répandue, étaient des témoignages continuels de notre bonheur.

« Tantôt Ardasire était une bergère qui , sans parure et sans ornement , se montrait à moi avec sa naïveté naturelle; tantôt je la voyais telle qu’elle était lorsque j’étais enchanté dans le sérail de Médie.

« Ardasire occupait ses femmes à des ouvrages charmants : elles filaient la laine d’Hircanie; elles employaient, la pourpre de Tyr. Toute la maison goûtait une joie naïve. Nous descendions avec plaisir à l’égalité de la nature; nous étions heureux, et nous voulions vivre avec des gens qui le fussent. Le bonheur faux rend les hommes durs et superbes, et ce bonheur ne se communique point; le vrai bon-

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heur les rend doux et sensibles , et ce bonheur se partage toujours.

« Je me souviens qu’ Ardasire fit le mariage d’une de ses favorites avec un de mes affranchis. L’amour et la jeunesse avaient formé cet hymen. La favorite dit à Ardasire : « Ce jour est aussi le premier jour de votre hyménée. — Tous les jours de ma vie , répondit-elle, seront ce premier jour. »

« Vous serez peut-être surpris qu’exilé et proscrit de la Médie, n’ayant eu qu’un moment pour me préparer à partir, ne pouvant emporter que l’argent et les pierreries qui se trouvaient sous ma main, je pusse avoir assez de richesses dans la Margiane pour y avoir un palais, un grand nombre de domestiques, et toutes sortes de commodités pour la vie. ’J’en fus surpris moi-même, et je le suis encore. Par une fatalité que je ne saurais vous expliquer, je ne voyais aucune ressource, et j’en trouvais partout. L’or, les pierreries, les bijoux, semblaient se présenter à moi. C’étaient des hasards , me direz-vous. Mais des hasards si réitérés , et perpétuellement les mêmes, ne pouvaient guère être des hasards. Ardasire crut d’abord que je voulais la surprendre, et que j’avais porté des richesses qu’elle ne connaissait pas. Je crus à mon tour quelle en avait qui m’étaient inconnues. Mais nous vîmes bien l’un et l’autre que nous étions dans l'erreur. Je trouvai plusieurs fois dans ma chambre des rouleaux où il y avait plusieurs centaines de dariques; Ardasire trouvait dans la sienne des boîtes pleines de pierreries. Un jour que je me promenais dans mon jardin, un petit coffre plein de pièces d’or parut à mes yeux , et j’en aperçus un autre dans le creux d’un chêne, sous lequel j’allais ordinairement me reposer. Je passe le reste J’étais sur qu’il n’y avait pas dans la Médie un seul homme qui eut quelque connaissance du lieu où je m’étais retiré; et d’ailleurs je savais que je n’avais aucun secours à attendre de ce c.ôté-là. Je me creusais la tête pour pénétrer d’où me venaient ces secours; toutes les conjectures que je faisais se détruisaient les unes les autres. »

« On fait, dit Aspar, en interrompant Arsace, des contes merveilleux de certains génies puissants qui s’attachent aux hommes , et leur font de grands biens. Rien de ce que j’ai ouï dire là-dessus n’a fait impression sur mon esprit; mais ce que j’entends m’étonne davantage : vous dites ce que vous avez éprouvé, et non pas ce que vous avez ouï dire. »

« Soit que ces secours , reprit Arsace , fussent humains ou surnaturels, il est certain qu’ils ne me manquèrent jamais, et que, de la même manière qu une infinité de gens trouvent partout la misère, je trouvai partout les richesses; et, ce qui vous sur-

prendra , elles venaient toujours à point nommé : je n’ai jamais vu mon trésor près de finir qu’un nouveau n'ait d’abord reparu , tant l’intelligence qui veillait sur nous était attentive. Il y a plus; ce n’était pas seulement nos besoins qui étaient prévenus , mais souvent nos fantaisies. Je n’aime guère, ajoutat-il, à dire des choses merveilleuses : je vous dis ce que je suis forcé de croire, et non pas ce qu’il faut que vous croyiez.

« La veille du mariage de la favorite, un jeune homme, beau comme l’Amour, vintme porterun panier de très-beau fruit. Je lui donnai quelques pièces d’argent; il les prit, laissa le panier, et ne parut plus. Je portai le panier à Ardasire; je le trouvai plus pesant que je ne pensais. Nous mangeâmes le fruit , et nous trouvâmes que le fond était plein de dariques. « C’est le génie, dit-on dans toute la mai- « son , qui a apporté un trésor ici pour les dépen- « ses des noces. »

« Je suis convaincue, disàit Ardasire, que c’est « un génie qui fait ces prodiges en notre faveur. « Aux intelligences supérieures à nous , rien ne doit « être plus agréable que l’amour : l’amour seul a « une perfection qui peut nous élever jusqu’à elles. « Arsace , c’est un génie qui connaît mon cœur , « et qui voit à quel point je vous aime. Je voudrais « le voir, -et qu’il pût me dire à quel point vous « m’aimez. »

« Je reprends ma narration.

« La passion d’ Ardasire et la mienne prirent des impressions de notre différente éducation et de nos différents caractères. Ardasire ne respirait que pour aimer; sa passion était sa vie; toute son âme était de l’amour. Il n’était pas en elle de m’aimer moins; elle ne pouvait non plus m’aimer davantage. Moi, je parus aimer avec plus d’emportement, parce qu’il semblait que je n’aimais pas toujours de même. Ardasire seule était capable de m’occuper; mais il y eut des choses qui purent me distraire. Je suivais les cerfs dans les forêts , et j’allais combattre les bêtes féroces.

« Bientôt je m’imaginai que je menais une vie trop obscure. Je me trouve, disais-je, dans les États du roi de Margiane : pourquoi n’irais-je point à la cour? La gloire de mon père venait s’offrir à mon esprit. C’est un poids bien pesant qu’un grand nom à soutenir, quand les vertus des hommes ordinaires sont moins le terme où il faut s’arrêter que celui dont on doit partir ! Il semble que les engagements que les autres prennent pour nous soient plus forts que ceux que nous prenons nous-mêmes. Quand j’étais en Médie, disais-je, il fallait que je m’abaissasse, et que je cachasse avec plus de soin mes ver-

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tus que mes vic.es, Si je n’etais pas esclave de la cour , je l’étais de sa jalousie. Mais à présent que je me vois maître de moi, que je suis indépendant, parce que je suis sans patrie, libre au milieu des forêts comme les lions, je commencerai à avoir une âme commune si je reste un homme commun.

« Je m’accoutumai peu à peu à ces idées. Il est attaché à la nature qu’à mesure que nous sommes heureux nous voulons l’être davantage. Dans la félicité même il y a des impatiences. C’est que comme notre esprit est une suite d’idées, notre cœur est une suite de désirs. Quand nous sentons que notre bonheur ne peut plus s’augmenter, nous voulons lui donner une modification nouvelle. Quelquefois mon ambition était irritée par mon amour même : j’espérais que je serais plus digne d’Ardasire , et malgré ses prières , malgré ses larmes , je la quittai.

« Je ne vous dirai point l’affreuse violence que je me fis. Je fus cent fois sur le point de revenir. Je voulais m’aller jeter aux genoux d’Ardasire; mais la honte de me démentir, la certitude que je n’aurais plus la force de me séparer d’elle, l’habitude que j’avais prise de commander à mon cœur des choses difficiles, tout cela me fit continuer mon chemin.

« Je fus reçu du roi avec toutes sortes de distinctions. A peine eus-je le temps de m’apercevoir que je fusse étranger. J’étais de toutes les parties de plaisirs; il me préféra à tous ceux de mon âge, et il n’y eut point de rang ni de dignité que je ne pusse espérer dans la Margiane.

« J’eus bientôt une occasion de justifier sa faveur. La cour de Margiane vivait depuis longtemps dans une profonde paix. Elle apprit qu’une multitude infinie de barbares s’était présentée sur la frontière, qu’elle avait taillé en pièces l’armée qu’on lui avait opposée, et qu’elle marchait à grands pas vers la capitale. Quand la ville aurait été prise d’assaut , la cour ne serait pas tombée dans une plus affreuse consternation. Ces gens-là n’avaient jamais connu que la prospérité, ils ne savaient pas distinguer les malheurs d’avec les malheurs , et ce qui peut se rétablir d’avec ce qui est irréparable. On assembla à la hâte un conseil; et, comme j’étais auprès du roi, je fus de ce conseil. Le roi était perdu, et ses conseillers n’avaient plus de sens. Il était clair qu’il était impossible de les sauver, si on ne leur rendait le courage. Le premier ministre ouvrit les avis. Il proposa de faire sauver le roi, et d’envoyer au général ennemi les clefs de la ville. Il allait dire ses raisons, et tout le conseil allait les suivre. Je me levai pendant qu’il parlait, et je lui tins ce discours : « Si « tu dis encore un mot, je te tue. Il ne faut pas J

« qu’un roi magnanime et tous les braves gens qui « sont ici perdent un temps précieux à écouter tes « lâches conseils. « Et me tournant vers le roi : « Seigneur, un ^rand État ne tombe pas d’un seul « coup. Vous avez une infinité de ressources; et « quand vous n’en aurez plus, vous délibérerez avec « cet homme si vous devez mourir , ou suivre de « lâches conseils. Amis, je jure avec vous que nous « défendrons le roi jusqu’au dernier soupir. Sui- « vons-le , armons le peuple, et faisons-lui part de « notre courage. »

« On se mit en défense dans la ville, et je me saisis d’un poste au dehors avec une troupe de gens d’élite, composée de Margiens et de quelques braves gens qui étaient à moi. Nous battîmes plusieurs de leurs partis. Un corps de cavalerie empêchait qu’on ne leur envoyât des vivres. Ils n’avaient point de machines pour faire le siège de la ville. Notre corps d’armée grossissait tous les jours. Ils se retirèrent, et la Margiane fut délivrée.

« Dans le bruit et le tumulte de cette cour, je ne goûtais que de fausses joies. Ardasire me manquait partout, et toujours mon cœur se tournait vers elle. J’avais connu mon bonheur , et je l’avais fui; j’avais quitté des plaisirs réels, pour chercher des erreurs.

« Ardasire, depuis mon départ, n’avait point eu de sentiment qui n’eût d’abord été combattu par un autre. Elle avait toùtes les passions ; elle n’était contente d’aucune. Elle voulait se taire ; elle voulait se plaindre; elle prenait la plume pour m’écrire; le dépit lui faisait changer de pensées, elle ne pouvait se résoudre à me marquer de la sensibilité , encore moins de l’indifférence ; mais enfin la douleur de son âme fixa ses résolutions , et elle m’écrivit cette lettre :

« Si vous aviez gardé dans votre cœur le moin- « dre sentiment de pitié, vous ne m’auriez jamais « quittée ; vous auriez répondu à un amour si ten- « dre , et respecté nos malheurs ; vous m’auriez « sacrifié des idées vaines : cruel! vous croiriez perce dre quelque chose en perdant un cœur qui ne « brûle que pour vous. Comment pouvez-vous sa- « voir si , ne vous voyant plus , j’aurai le courage « de soutenir la vie? Et si je meurs , barbare, pouce vez-vous douter que ce ne soit par vous ? O dieux , « par vous , Arsace ! Mon amour , si industrieux à <c s’affliger , ne m’avait jamais fait craindre ce genre <c de supplice. Je croyais que je n’aurais jamais à « pleurer que vos malheurs, et que je serais toute « ma vie insensible sur les miens.... »

« Je ne pus lire cette lettre sans verser des Iar-

ALSACE ET lSMENIE.

mes. Mon cœur fut saisi de tristesse; et au sentiment de pitié se joignit un cruel remords de faire le malheur de ce que j’aimais plus que ma vie.

« Il me vint dans l’esprit d’engager Ardasire à venir à la cour : je ne restai sur cette idée qu’un moment.

« La cour de Margiane est presque la seule d’Asie où les femmes ne sont point séparées du commerce des hommes. Le roi était jeune : je pensai qu’il pouvait tout, et je pensai qu’il pouvait aimer. Ardasire aurait pu lui plaire, et cette idée était pour moi plus effrayante que mille morts.

« Je n’avais d’autre parti à prendre que de retourner auprès d’elle. Vous serez étonné quand vous saurez ce qui m’arrêta.

« J’attendais atout moment des marques brillantes de la reconnaissance du roi. Je m’imaginai que, paraissant aux yeux d’ Ardasire avec un nouvel éclat , je me justifierais plus aisément auprès d’elle. Je pensai qu’elle m’en aimerait plus, et je goûtais d’avance le plaisir d’aller porter ma nouvelle fortune à ses pieds.

« Je lui appris la raison qui me faisait différer mon départ ; et ce fut cela même qui la mit au désespoir.

« Ma faveur auprès du roi avait été si rapide qu’on l’attribua au goût que la princesse, sœur du roi , avait paru avoir pour moi. C’est une de ces choses que l’on croit toujours lorsqu’elles ont été dites une fois. Un esclave qu’ Ardasire avait mis auprès de moi lui écrivit ce qu’il avait entendu dire. L’idée d’une rivale fut désolante pour elle. Ce fut bien pis lorsqu’elle apprit les actions que je venais de faire. Elle ne douta point que tant de gloire ne dût augmenter l’amour. « Je ne suis point princesse, disait-elle « dans son indignation; mais je sens bien qu’il n’y « en a aucune sur la terre que je croie mériter que « je lui cède un cœur qui doit être à moi; et, si je « l’ai fait voir en Médie, je le ferai voir en Mar- « giane. »

« Après mille pensées , elle se fixa , etjnit cette résolution :

« Elle se défit de la plupart de ses esclaves , en choisit de nouveaux, envoya meubler un palais dans le pays des Sogdiens, se déguisa, prit avec elle des eunuques qui ne m’étaient pas connus, vint secrètement à la cour. Elle s’aboucha avec 1 esclave qui lui était affidé, et prit avec lui des mesures pour m’enlever dès le lendemain. Je devais aller me baigner dans la rivière. L’esclave me mena dans un endroit du rivage où Ardasire m’attendait. J’étais à peine déshabillé, qu’on me saisit;

on jeta sur moi une robe de femme; on me fit entrer dans une litière fermée : on marcha jour et nuit. Nous eûmes bientôt quitté la Margiane, et nous arrivâmes dans le pays des Sogdiens. On m’enferma dans un vaste palais : on me faisait entendre que la princesse, qu’on disait avoir du goût pour moi , m’avait fait enlever, et conduire secrètement dans une terre de son apanage.

« Ardasire ne voulait point être connue, ni que je fusse connu : elle cherchait à jouir de mon erreur. Tous ceux qui n’étaient pas du secret la prenaient pour la princesse. Mais un homme enfermé dans son palais aurait démenti son caractère. On me laissa donc mes habits de femme, et on crut que j’étais une fille nouvellement achetée, et destinée à la servir.

« J’étais dans ma dix-septième année. On disait que j’avais toute la fraîcheur de la jeunesse , et on me louait sur ma beauté, comme si j’eusse été une fille du palais.

« Ardasire, qui savait que la passion pour la gloire m’avait déterminé à la quitter, songea à amollir mon courage par toutes sortes de moyens. Je fus mis entre les mains de deux eunuques. On passait les journées à me parer; on composait mon teint; on me baignait; on versait sur moi les essences les plus délicieuses. Je ne sortais jamais de la maison ; on m’apprenait à travailler moi-même à ma parure; et surtout on voulait m’accoutumer à cette obéissance sous laquelle les femmes sont abattues dans les grands sérails d’Orient.

« J’étais indigné de me voir traité ainsi. Il n’y a rien que je n’eusse osé pour rompre mes chaînes; mais, me voyant sans armes, entouré de gens qui avaient toujours les yeux sur moi, je ne craignais pas d’entreprendre, mais de manquer mon entreprise. J’espérais que dans la suite je serais moins soigneusement gardé , que je pourrais corrompre quelque esclave, et sortir de ce séjour ou mourir.

« Je l’avouerai même ; une espèce de curiosité de voir le dénouement de tout ceci semblait ralentir mes pensées. Dans la honte , la douleur , et la confusion, j’étais surpris de n’en avoir pas davantage. Mon âme formait des projets; ils finissaient tous par un certain trouble ;;un charme secret , une force inconnue, me retenaient dans ce palais.

« La feinte princesse était toujours voilée, et je n’entendais jamais sa voix. Elle passait presque toute la journée à me regarder par une jalousie pratiquée à ma chambre. Quelquefois elle me faisait venir à son appartement. Là, ses filles chantaient les airs les plus tendres : il me semblait que tout exprimait son amour. Je n’étais jamais assez près d’elle: elle n’é-

ARSACE ET ISMÉNIE

tait occupée que de moi ; il y avait toujours quelque chose à raccommoder à ma parure : elle défaisait mes cheveux pour les arranger encore; elle n’était jamais contente de ce qu’elle avait fait.

« Un jour on vint me dire qu’elle me permettait de venir la voir. Je la trouvai sur un sofa de pourpre : ses voiles la couvraient encore ; sa tête était mollement penchée, et elle semblait être dans une douce langueur. J’approchai , et une de ses femmes me parla ainsi : « L’amour vous favorise ; c’est lui « qui sous ce déguisement vous a fait venir ici. « La princesse vous aime : tous les cœurs lui se- « raient soumis , et elle ne veut que le vôtre. »

« Comment , dis-je ensoupirant, pourrais-je don- « ner un cœur qui n’est pas à moi ? Ma ;chère Ar- « dasire en est la maîtresse ; elle la sera toujours.

« Je ne vis point qu’Ardasire marquât d’émotion à ces paroles; mais elle m’a dit depuis qu’elle n’a jamais senti une si grande joie.

« Téméraire ! me dit cette femme, la princesse

doit être offensée comme les dieux, lorsqu’on est « assez malheureux pour ne pas les aimer. »

« Je lui rendrai , répondis-je , toutes sortes d’hom- « mages ; mon respect, ma reconnaissance ne fini- « ront jamais : mais le destin , le cruel destin ne « me permet point de l'aimer. Grande princesse, « ajoutai-je en me jetant à ses genoux , je vous conte jure par votre gloire d’oublier un homme qui, par « un amour éternel pour une autre, ne sera jamais « digne de vous. »

« J’entendis qu’elle jeta un profond soupir : je ci'us m’apercevoir que son visage était couvert de larmes. Je me reprochais mon insensibilité; j’aurais voulu ( ce que je ne trouvais pas possible ) être fidèle à mon amour, et ne pas désespérer le sien.

« On me ramena dans mon appartement; et, quelques jours après , je reçus ce billet, écrit d’une main qui m’était inconnue :

« L’amour de la princesse est violent, mais il « n’est pas tyrannique : elle ne se plaindra pas « même de vos refus , si vous lui faites voir qu’ils « sont légitimes. Venez donc lui apprendre les rai- « sons que vous avez pour être si fidèle à cette « Ardasire. »

« Je fus reconduit auprès d’elle. Je lui racontai toute l’histoire de ma vie. Lorsque je lui parlais de mon amour, je l’entendais soupirer. Elle tenait ma main dans la sienne, et dans ces moments touchants elle la serrait malgré elle.

« Recommencez, me disait une de ses femmes,

« à cet endroit où vous fûtes si désespéré, lorsque « le roi de Médie vous donna sa fille. Redites-nous “ les craintes que vous eûtes pour Ardasire dans « votre fuite. Parlez à la princesse des plaisirs que « vous goûtiez lorsque vous étiez dans votre solitude « chez les Margiens. »

« Je n’avais jamais dit toutes les circonstances : je répétais, et elle croyait apprendre; je finissais, et elle s’imaginait que j’allais commencer.

« Le lendemain je reçus ce billet :

« Je comprends bien votre amour, et n’exige « point que vous me le sacrifiiez. Mais êtes-vous sûr « que cette Ardasire vous aime encore? Peut-être « refusez-vous pour une ingrate le cœur d’une prin- « cesse qui vous adore. »

« Je fis cette réponse :

« Ardasire m’aime à un tel point que je ne sauce rais demander aux dieux qu’ils augmentent son « amour. Hélas ! peut-être qu’elle m’a trop aimé. Je « me souviens d’une lettre qu’elle m’écrivit quelque « temps après qne je l’eus quittée. Si vous aviez vu « les expressions terribles et tendres de sa douleur, « vous en auriez été touchée. Je crains que, pence dant que je suis retenu dans ces lieux, le déses- « poir de m’avoir perdu , et son dégoût' pour la vie , « ne lui fassent prendre une résolution qui me met- « trait au tombeau. »

« Elle me fit cette réponse :

cc Soyez heureux , Arsace , et donnez tout votre cc amour à la beauté qui vous aime : pour moi , je « ne veux que votre amitié. »

« Le lendemain je fus reconduit dans son appartement. Là, je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avait répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n’était fermé que par des guirlandes de fleurs : elle y paraissait languissamment couchée. Elle me tendit la main, et me fit asseoir auprès d’elle. Tout, jusqu’au voile qui lui couvrait le visage, avait de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvait sur elle me faisait tour à tour perdre et trouver des beautés ravissantes. Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et, quand elle les vit s’enflammer, la toile sembla s’ouvrir d’elle-même : je vis tous les trésors d’une beauté divine. Dans ce moment elle me serra la main; mes yeux errèrent partout.

« Il n’y a , m’écriai-je, que ma chère Ardasire qui

ARSACE ET ISMÉNIE

« soit aussi belle; mais j’atteste les dieux que ma « fidélité.. o » Elle se jeta à mon cou, et me serra dans ses bras. Tout d’un coup la chambre s’obscurcit, son voile s’ouvrit; elle me donna un baiser. Je fus tout hors’ de moi. Une flamme subite coula dans mes veines, et échauffa tous mes sens. L’idée d’Ardasire s’éloigna de moi. Un reste de souvenir... mais il ne me paraissait qu’un songe... J’allais... j’allais la préférer à elle-même. Déjà j’avais porté mes mains sur son sein ; elles couraient rapidement partout , l’amour ne se montrait que par sa fureur : il se précipitait à la victoire; un moment de pkis , et Ardasire ne pouvait pas se défendre : lorsque toutà coup elle fit un effort ; elle fut secourue , elle se déroba de moi , et je la perdis.

J e retournai dans mon appartement, surpris moimême de mon inconstance. Le lendemain on entra dans ma chambre , on me rendit les habits de mon sexe , et le soir on me mena chez celle dont l’idée m’enchantait encore. J’approchai d’elle, je me mis à ses genoux; et, transporté d’amour, je parlai de mon bonheur , je me plaignis de mes propres refus , je demandai, je promis, j’exigeai, j’osai tout dire, je voulus tout voir , j’allais tout entreprendre. Mais je trouvai un changement étrange : elle me parut glacée; et lorsqu’elle m’eut assez découragé, qu’elle eut joui de tout mon embarras, elle me parla, et j’entendis sa voix pour la première fois : « Ne vou- « lez-vous point voir le visage de celle que vous ai- « niez?... Ce son de voix me frappa : je restai immobile; j’espérai que ce serait Ardasire, et je le craignis : « Découvrez ce bandeau » me dit-elle. Je le fis, et je vis le visage d’Ardasire. Je voulus parler, et ma voix s’arrêta. L’amour, la surprise, la joie, la honte, toutes les passions me saisirent tour à tour. « Vous êtes Ardasire? lui dis-je. —

« Oui, perfide, répondit-elle, je la suis.— Ardasire,

« lui dis-je, d’une voix entrecoupée, pourquoi vous «jouez-vous ainsi d’un malheureux amour? » Je voulus l’embrasser. « Seigneur, dit-elle, je suis à « vous. Hélas ! j’avais espéré de vous revoir plus fi- « dèle. Contentez-vous décommander ici. Punissez- «moi, si vous voulez, de ce que j’ai fait... Ar- « sace, ajouta-t-elle en pleurant, vous ne le mé- « ritez pas. »

« Ma chère Ardasire, lui dis-je, pourquoi me « désespérez-vous? Auriez-vous voulu que j’eusse « été insensible à des charmes que j’ai toujours « adorés? Comptez que vous n’êtes pas d’accord (t avec vous-même. N’était-ce pas vous que j’ai- « mais? IXe sont-ce pas ces beautés qui m’ont tou- « jours charmé? — Ah! dit elle, vous auriez aimé « une autre que moi. — Je n’aurais point, lui dis-

« je, aimé une autre que vous. Tout ce qui n’au- « rait point été vous m’aurait déplu. Qu’eût-ce été, « lorsque je n’aurais point vu cet adorable visage, « que je n’aurais pas entendu cette voix, que je « n’aurais pas trouvé ces yeux ? Mais , de grâce , ne « me désespérez pas ; songez que , de toutes les infi- « délités que l’on peut faire, j’ai sans doute commis « la moindre. »

« Je connus à la langueur de ses yeux qu’elle n’était plus irritée; je le connus à sa voix mourante. Je la tins dans mes bras. Qu’on est heureux quand on tient dans ses bras ce que l’on aime! Comment exprimer ce bonheur, dont l’excès n’est que pour les vrais amants ? lorsque l’amour renaît après luimême, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit; lorsqu’on sent qu’on a tout, et que l’on sent que l’on n’en a pas assez ; lorsque l’âme semble s’abandonner, et se porter au delà de la nature même ?

« Ardasire, revenue à elle, me dit : « Mon cher « Arsace , l’amour que j’ai eu pour vous m’a fait « faire des choses bien extraordinaires. Mais un « amour bien violent n’a de règle ni de loi. On ne le « connaît guère, si l’on ne met ses caprices au nom- « bre de ses plus grands plaisirs. Au nom des dieux , « ne me quitte plus. Qjie peut-il te manquer ? Tu es « heureux si tu m’aimés. Tu es sûr que jamais mor> « tel n’a été tant aimé. Dis-moi, promets-moi, jure- « moi que tu resteras ici. » v

« Je lui fis mille serments : ils ne furent interrompus que par mes embrassements ; et elle les crut.

« Heureux l’amour lors même qu’il s’apaise, lorsque , après qu’il a cherché à se faire sentir , il aime à se faire connaître ; lorsque après avoir joui des beautés , il ne se sent plus touché que par les grâces !

« Nous vécûmes dans la Sogdiane dans une félicité que je ne saurais vous exprimer. Je n’avais resté que quelques mois dans la Margiane , et ce séjour m’avait déjà guéri de l’ambition. J’avais eu la faveur du roi ; mais je m’aperçus bientôt qu’il ne pouvait me pardonner mon courage et sa frayeur. Ma présence le mettait dans l’embarras ; il ne pouvait donc pas m’aimer. Ses courtisans s’en aperçurent, et dès lors ils se donnèrent bien de garde de me trop estimer ; et , pour que je n’eusse pas sauvé l’État du péril , tout le monde convenait à la cour qu’il n’y avait pas eu de péril.

« Ainsi , également dégoûté de , l’esclavage et des esclaves, je ne connus plus d’autre passion que mon amour pour Ardasire ; et je m’estimai cent fois plus heureux de rester dans la seule dépendance que j’ai-

ARSACE ET ISMENIE

mais , que de rentrer dans une autre que je ne pouvais que haïr.

« Il nous parut que le génie nous avait suivis ; nous nous retrouvâmes dans la même abondance, et nous vîmes toujours de nouveaux prodiges.

« Un pêcheur vint nous vendre un poisson : on m’apporta une bague fort riche qu’on avait trouvée dans son gosier.

« Un jour, manquant d’argent, j’envoyai vendre quelques pierreries à la ville prochaine : on m’en apporta le prix , et quelques jours après je vis sur ma table les pierreries.

« Grands dieux! dis-je en moi-même, il m’est donc impossible de m’appauvrir !

« Nous voulûmes tenter le génie , et nous lui demandâmes une somme immense. Il nous fit bien voir que nos vœux étaient indiscrets. Nous trouvâmes quelques jours après sur la table la plus petite somme que nous eussions encore reçue. Nous ne pûmes, en la voyant , nous empêcher de rire. « Le « génie nous joue , dit Ardasire. Ah! m’écriai-je, « les dieux sont de bons dispensateurs : la médio- « crité qu’ils nous accordent vaut bien mieux que « les trésors qu’ils nous refusent. »

« Nous n’avions aucune des passions tristes. L’aveugle ambition , la soif d’acquérir , l’envie de dominer, semblaient s’éloigner de nous, et être les passions d’un autrè univers. Ces sortes de biens ne sont faits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n’a point remplies. Ils n’ont été imaginés que par ceux qui se sont trouvés incapables de bien sentir les autres.

« Je vous ai déjà dit que nous étions adorés de cette petite nation qui formait notre maison. Nous nous aimions, Ardasire et moi; et sans doute que l’effet naturel de l’amour est de rendre heureux ceux qui s’aiment.. Mais cette bienveillance générale, que nous trouvons dans tous ceux qui sont autour de nous , peut rendre plus heureux que l’amour même. Il est impossible que ceux qui ont le cœur bien fait ne se plaisent au milieu de cette bienveillance générale. Étrange effet de la nature! l’homme n’est jamais si peu à lui que lorsqu’il paraît l’être davantage. Le cœur n’est jamais le cœur que quand il se donne, parce que ses jouissances sont hors de lui.

« C’est ce qui fait que ces idées de grandeur qui retirent toujours le cœur vers lui-même trompent ceux qui en sont enivrés ; c’est ce qui fait qu’ils s’étonnent de n’être point heureux au milieu de ce quMls croient être le bonheur; que, ne le trouvant point dans la grandeur > ils cherchent plus de gran-

deur encore. S’ils n’y peuvent atteindre,iissecroient plus malheureux; s’ils y atteignent, iis ne trouvent pas encore le bonheur.

« C’est l’orgueil qui , à force de nous posséder, nous empêche de nous posséder, et qui, nous concentrant dans nous-mêmes, y porte toujours la tristesse. Cette tristesse vient de la solitude du cœur, qui se sent toujours fait pour jouir, et qui ne jouit pas; qui se sent toujours fait pour les autres, et qui ne les trouve pas.

« Ainsi nous aurions goûté des plaisirs que donne la nature toutes les fois qu’on ne la fuit pas; nous aurions passé notre vie dans la joie, l’innocence, et la paix ; nous aurions compté nos années par le renouvellement des fleurs et des fruits; nous aurions perdu nos années dans la rapidité d’une vie heureuse; j’aurais vu tous les jours Ardasire, et je lui aurais dit que je l’aimais; la même terre aurait repris son âme et la mienne. Mais tout-à-coup mon bonheur s’évanouit, et j’éprouvai le revers du monde le plus affreux.

« Le prince du pays était un tyran capable de tous les crimes, mais rien ne le rendait si odieux que les outrages continuels qu’il faisait à un sexe sur lequel il n’est pas seulement permis de lever les yeux. Il apprit, par une. esclave sortie du sérail d’ Ardasire, qu’elle était la plus belle personne de l’Orient. Il n’en fallut pas davantage pour le déterminer à me l’enlever. Une nuit, une grosse troupe de gens armés entoura ma maison, et, le matin, je reçus un ordre du tyran de lui envoyer Ardasire. Je vis l’impossibilité de la faire sauver. Ma première idée fut de lui aller donner la mort dans le sommeil où elle était ensevelie. Je pris mon épée , je courus , j’entrai dans sa chambre, j’ouvris les rideaux; je reculai d’horreur, et tous mes sens se glacèrent. Une nouvelle rage me saisit. Je voulus aller me jeter au milieu de ces satellites, et immoler tout ce qui se présenterait à moi. Mon esprit s’ouvrit pour un dessein plus suivi, et je me calmai. Je résolus de prendre les habits que j’aVais eus il y avait quelques mois, de monter, sous le nom d’ Ardasire, dans la litière que le tyran lui avait destinée, de me faire mener à lui. Outre que je ne voyais point d’autre ressource , je sentais en moi-même du plaisir à faire une action de courage sous les mêmes habits avec lesquels l’aveugle amour avait auparavant avili mon sexe.

« J’exécutai tout de sang-froid. J’ordonnai que l’on cachât à Ardasire le péril que je courais , et que, sitôt que je serais parti, on la fît sauver dans un autre pays. Je pris avec moi un esclave dont je connaissais le courage, et je me livrai aux femmes

ARSACE ET ISMËNIE.

et aux eunuques que le tyran avait envoyés. Je ne restai pas deux jours en chemin; et, quand j’arrivai, la nuit était déjà avancée. Le tyran donnait un festin à ses femmes et à ses courtisans, dans une salle de ses jardins. Il était dans cette gaieté stupide que donne la débauche lorsqu’elle a été portée à l’excès. Il ordonna que l’on me fit venir. J’entrai dans la salle du festin : il me fit mettre auprès de lui , et je sus cacher ma fureur et le désordre de mon âme. J’étais comme incertain dans mes souhaits. Je voulais attirer les regards du tyran , et quand il les tournait vers moi , je sentais redoubler ma rage. Parce qu’il me croit Ardasire, disais-je en moi-même, il ose m’aimer. Il me semblait que je voyais multiplier ses outrages, et qu’il avait trouvé mille manières d’offenser mon amour. Cependant j’étais prêt à jouir de la plus affreuse vengeance. Il s’enflammait, et je le voyais insensiblement approcher de son malheur. Il sortit de la salle du festin, et me mena dans un appartement plus reculé de ses jardins , suivi d’un seul eunuque et de mon esclave. Déjà sa fureur brutale allait l’éclaircir sur mon sexe. « Ce fer, m’écriai-je, t’apprendra « mieux que je suis un homme. Meurs, et qu’on « dise aux enfers que l’époux d’Ardasire a puni tes « crimes ! » Il tomba à mes pieds, et dans ce moment la porte de l’appartement s’ouvrit; car sitôt que mon esclave avait entendu ma voix, il avait tué l’eunuque qui la gardait, et s’en était saisi. Nous fuîmes ; nous errions dans les jardins ; nous rencontrâmes un homme; je le saisis : « Je te plongerai,

« lui dis-je, ce poignard dans le sein, si tu ne me « fais sortir d’ici. » C’était un jardinier, qui, tout tremblant de peur, me mena à une porte qu’il ouvrit; je là lui fis refermer, et lui ordonnai de me suivre.

« Je jetai mes habits, et pris un manteau d’esclave. Nous errâmes dans les bois; et, par un bonheur inespéré, lorsque nous étions accablés de lassitude , nous trouvâmes un marchand qui faisait paître ses chameaux; nous l’obligeâmes de nous mener hors de ce funeste pays.

« A mesure que j’évitais tant de dangers , mon cœur devenait moins tranquille. Il fallait revoir Ardasire, et tout me faisait craindre pour elle. Ses femmes et ses eunuques lui avaient caché l’horreur de notre situation; mais, ne me voyant plus auprès d’elle, elle me croyait coupable; elle s’imaginait que j’avais manque à tant de serments que je lui avais faits. Elle ne pouvait concevoir cette barbarie de l’avoir fait enlever sans lui rien dire. L’amour voit tout ce qu’il craint. La vie lui devint insup- I portable; elle prit du poison; il ne fit pas son effet j

violemment. J’arrivai, et je la trouvai mourante. « Ardasire , lui dis-je , je vous perds ! vous mourez , « cruelle Ardasire! Hélas! qu’avais-je fait... » Elle versa quelques larmes. « Arsace, me dit-elle, il n’y « a qu’un moment que la mort me semblait déli- « cieuse ; elle me paraît terrible depuis que je vous « vois. Je sens que je voudrais revivre pour vous, « et que mon âme me quitte malgré elle. Conservez « mon souvenir; et, si j’apprends qu’il vous est «cher, comptez que je ne serai point tourmentée « chez les ombres. J’ai du moins cette consolation , « mon cher Arsace, de mourir dans vos bras. »

« Elle expira. Il me serait impossible de dire comment je n’expirai pas aussi. On m’arracha d’Ardasire, et je crus qu’on me séparait de moi-même. Je fixai mes yeux sur elle , et je restai immobile; j’étais devenu stupide. On m’ôta ce terrible spectacle, et je sentis mon âme reprendre toute sa sensibilité. On m’entraîna : je tournais les yeux vers ce fatal objet de ma douleur ; j’aurais donné mille vies pour le voir encore un moment. J’entrai en fureur, je pris mon épée ; j’allais me percer le sein ; on m’arrêta. Je sortis de ce palais funeste, et je n’y rentrai plus. Mon esprit s’aliéna; je courais dans les bois; je remplissais l’air de mes cris; quand je devenais plus tranquille, toutes les forces de mon âme la fixaient à ma douleur. Il me sembla qu’il ne me restait plus rien dans le monde que ma tristesse et le nom d’Ardasire. Ce nom, je le prononçais d’une voix terrible , et je rentrais dans le silence. Je résolus de m’ôter la vie, et tout- à-coup j’entrai en fureur. « Tu veux mourir, me dis-je à moi-même , et Arda- « sire n’est pas vengée! Tu veux mourir, et le fils du « tyran est en Hircanie , qui se baigne dans les dé- « lices ! Il vit , et tu veux mourir ! »

« Je me suis mis en chemin pour l’aller chercher. J’ai appris qu’il vous avait déclaré la guerre; j’ai volé à vous. Je suis arrivé trois jours avant la bataille , et j’ai fait l’action que vous connaissez. J’aurais percé le fils du tyran ; j’ai mieux aimé le faire prisonnier. Je veux qu’il traîne dans la honte et dans les fers une vie aussi malheureuse que la mienne. J’espère que quelque jour il apprendra que j’aurai fait mourir le dernier des siens. J’avoue pourtant que, depuis que je suis vengé, je ne me trouve pas plus heureux; et je sens bien que l’espoir de la vengeance flatte plus que la vengeance même. Ma rage que j’ai satisfaite, l’action que vous avez vue , les acclamations du peuple , seigneur, votre amitié même, ne me rendent point ce que j’ai perdu. «

.La surprise d’Aspar avait commencé presque

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