BERWICK
M. le maréchal de Berwick, par ce plan de défense, se trouva en état de n’avoir besoin que d’une petite armée , et d’envoyer au roi vingt bataillons : c'était un grand présent dans ce temps-là.
Il y aurait bien de la sottise à moi de juger de sa capacité pour la guerre, c’est-à-dire pour une chose que je ne puis entendre. Cependant , s’il* m’était permis de me hasarder, je dirais que, comme chaque grand homme , outre sa capacité générale , a encore un talent particulier dans lequel il excelle, et qui fait sa vertu distinctive ; je dirais que le talent particulier de M. le maréchal de Berwick était de faire une guerre défensive , de relever des choses désespérées , et de bien connaître toutes les ressources que l’on peut avoir dans les malheurs. Il fallait bien qu’il sentît ses forces à cet égard: je lui ai souvent entendu dire que la chose qu’il avait toute sa vie le plus souhaitée , c’était d’avoir une bonne place à défendre.
La paix fut signée à Utrecht en 1713. Le roi mourut le 1er de septembre 1715 : M. le duc d’Orléans fut régent du royaume. M. le maréchal de Berwick fut envoyé commander en Guienne. Me permettra-t-on de dire que ce fut un grand bonheur pour moi, puisque c’est là où je l’ai connu ?
Les tracasseries du cardinal Alberoni firent naître la guerre queM. le maréchal de Berwick fit sur les frontières d’Espagne. Le ministère ayant changé par la mort de M. le duc d’Orléans, on lui ôta le commandement de Guienne. Il partagea son temps entre la cour, Paris, et sa maison de Fitz-James. Cela me donnera lieu de parler de l’homme privé et de donner, le plus courtement que je pourrai son caractère.
Il n’a guère obtenu de grâces sur lesquelles il n’ait été prévenu. Quand il s’agissait de ses intérêts, il fallait tout lui dire.... Son air froid, un peu sec, et même quelquefois un peu sévère, faisait que quelquefois il aurait semblé un peu dé~ placé dans notre nation , si les grandes âmes et le mérite personnel avaient un pays.
Ilnesavaitjamaisdire de ces choses qu’on appelle de jolies choses. Il était surtout exempt de ces fautes sans nombre que commettent continuellement ceux qui s’aiment trop eux-mêmes.... Il prenait presque toujours son parti de lui-même : s’il n’avait pas trop bonne opinion de lui , il n’avait pas non plus de méfiance; il se regardait et se connaissait , avec le même bon sens qu’il voyait tuutes les autres choses.... Jamais personne n’a su mieux éviter les excès , ou , si j’ose me servir de ce terme , les pièges des vertus :par exemple, il aimait les ecclésiastiques, il s’accommodait assez de la modestie de leur état;