‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1042 sur 1159 · A L’ABBÉ NICCOLINI · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ NICCOLINI

A Florence.

J’ai reçu, cher et illustre abbé1, avec une véritable joie la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Vous êtes un de ces hommes que l’on il’oublie point, et qui frappez une cervelle de votre souvenir. Mon cœur, mon esprit , sont tout à vous , mon cher abbé.

Vous m’apprenez deux choses bien agréables : l’une, que nous verrons monseigneur Cerati en France ; l’autre , que madame la marquise Ferroni se souvient encore de moi. Je vous prie de cimenter auprès de l’un et de l’autre cette amitié que je voudrais tant mériter. Une des choses dont je prétends me vanter, c’est que moi, habitant d’au delà des Alpes , aie été aussi enchanté d’elle 2 que vous tous.

Je suis à Bordeaux depuis un mois, et j’y dois rester trois ou quatre mois encore. Je serais inconsolable si cela me faisait perdre le plaisir de voir le cher Cerati. Si cela était , je prétendrais bien qu’il vînt me yoir à Bordeaux. Il verrait son ami : mais il verrait mieux la France , où il n’y a que Paris et les provinces éloignées qui soient quelque chose , parce que Paris n’a pas pu encore les dévorer. Il ferait les deux côtés du carré au lieu de faire la diagonale , et verrait les belles provinces qui sont voisines de l’Océan, et celles qui le sont de la Méditerranée.

Que dites-vous des Anglais ? voyez comme ils couvrent toutes les mers. C’est une grande baleine : Et latum sub pectore possidet æquor. La reine d’Espagne a appris à l’Europe un grand secret : c’est que les Indes , qu’on croyait attachées à l’Espagne par cent mille chaînes , ne tiennent qu’à un fil. Adieu , mon eher et illustre abbé ; accordez-moi les sentiments que j’ai pour vous. Je suis avec. toute sorte de respect.

De Bordeaux , le 6 mars 1740.

1 L’abbé Niccolini, un des plus illustres amis que l’auteur ait eus en Italie, se lia avec lui à Florence. Après avoir demeuré longtemps à Rome sous le pontificat du pape Corsini , dont il était parent , il s’est retiré dans sa patrie , uniquement occupé des lettres , de la philosophie , et des vues du bien public. Il a voyagé dans les pays étrangers, et y a été lié avec les plus grands hommes. Lorsque , sous le ministère lorrain, dont il était médiocre admirateur, il eut ordre de ne point rentrer en Toscane, Montesquieu s’écria, en apprenant cette nouvelle : « Oh! il faut que mon ami Niccolini ait dit quelque grande vérité. »

2 C’était la dame de Florence qui brillait le plus par son esprit et sa beauté ; la meilleure compagnie s’assemblait chez elle. Montesquieu lui fut fort attaché pendant son séjour à Florence.

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