‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1053 sur 1159 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Je ne sais quel tour a fait la lettre que vous m’avez écrite de Barèges ; elle ne m’est parvenue que depuis peu de jours. J’ai été très-scandalisé de la

tracasserie de M. le chevalier d’ C’est un

plaisant homme que ce prétendu gouverneur de Barèges : il faut que le cordon bleu lui ait tourné la tête. Quand je le verrai à Paris, je ne manquerai pas de lui demander si vous avez fait bien des progrès en politique par la lecture de ses gazettes. J’ai conté ici la querelle d’Allemand qu’il vous a faite, faisant bien remarquer qu'il est fort singulier qu’un homme né dans les États du roi de Sardaigne soit inquiet de la petite vérole de ce monarque, et que, tenant par deux frères à la cour de Vienne, il montre d’être fâché de ses échecs. Sachez, mon cher ami, qu’il y a des seigneurs avec qui il ne faut jamais disputer après dîner. Vous avez agi très-prudemment en lui écrivant après son réveil . Votre lettre est digne de vous , et je suis enchanté qu’elle l’ait désarmé. Vous devez être glorieux d’avoir triomphé, le jour de Saint-Louis, d’un de nos lieutenants généraux, sans que personne vous ait aidé.

Mandez-moi si vous accompagnerez madame de Montesquieu q Clérac : car mon ouvrage avance 2; et si vous prenez la route opposée, il faut que je sache où vous faire tenir la partie qui va être prête. Je souhaite que votre voyage sur le pic du midi soit

1 Dans le chapitre général tenu par la congrégation de l’Oratoire, on déclara la guerre à l’appel de la bulle Unigenitus, et aux perruques de poil de chèvre, dont quelques-uns se servaient au lieu de grandes calottes. Plusieurs membres quittèrent plutôt que de se soumettre à ces duretés. Le P. Desmolets était bibliothécaire de la maison de Saint-Honoré, et un des plus anciens amis de l’auteur.

2 L’Esprit des Lois .

LETTRES

plus heureux que la chasse d’amiante et la pêche des truites du lac des Pyrénées. Mon ami, je vois que les choses difficiles ont de grands attraits pour vous, et que vous suivez plus votre curiosité que vous ne consultez vos forces. Souvenez-vous que vos yeux ne valent guère mieux que les miens : laissez que mon fils, qui en a de bons, grimpe sur les montagnes , et y aille faire des recherches sur l’histoire naturelle; mais gardez les vôtres pour les choses nécessaires. Si l’on vous a regardé comme un politique dangereux , parce que vous aimez à lire les gazettes, vous courez risque que l’on vous fasse passer pour un sorcier, si vous allez grimpant sur des rochers escarpés. Adieu.

De Paris. . . . août 1746.

1S. — AU MÊME

J’ai lu, docte abbé, votre dissertation avec plaisir; et je suis sûr que je vous mettrai sur la tête un second laurier1 de mon jardin, si vous êtes à la Brède, comme je l’espère, lorsqu’il vous aura été décerné par l’académie. Le sujet est beau , vaste, intéressant, et vous l’avez fort bien traité. Je suis bien aise de vous voir, vous , chasser sur mes terres. 11 y a deux choses dans votre dissertation que je voudrais que vous éclaircissiez : la première, c’est qu’on pourrait croire que vous mettez Carthage, après la seconde guerre punique , au rang des villes autonomes soumises à l’empire romain; vous savez qu’elle continua d’être un État libre et absolument indépendant; la seconde remarque regarde ce que vous dites du titre d ’éleuthérie. Vous n’indiquez point de différence entre les villes qui prenaient ce titre et celles qui prenaient celui d 'autonomes. Vous n’avez fait que toucher ce point, et il mériterait d’être éclairci. Vous savez qu’on dispute là-dessus, et que des savants prétendent que Yéleuthérie disait quelque chose de plus que Y autonomie. Je vous conseille d’examiner un peu la chose , et de faire à ce sujet une addition à votre dissertation.

J’ai fait faire une berline, afin que je vous mène plus commodément à Clérac , que vous aimez tant. Nous ne disputerons plus sur l’usure2,

1 Ayant appris de Paris que l’Académie avait décerné le prix a la dissertation de l’abbé de Guasco, Montesquieu tit faire une couronne de laurier ; et , pendant qu’on était à table , il la lit mettre par sa fille sur la tête du vainqueur, qui ne s’attendait point à cette surprise.

2 L’abbé de Guasco avait composé autrefois un traité sur

1 usure, suivant le système des théologiens , système contraire

a celui de 1 auteur de V Esprit des Lois , et impraticable dans

les pays de commerce.

et vous gagnerez deux heures par jour. Mes prés ont besoin de vous. L’Éveillé1 ne cesse de dire :

« Oh! si M. l’abbat était ici! » Je vous promets qu’il sera docile à vos instructions : il fera tant de rigoles que vous voudrez2. Mandez-moi si je puis me flatter que vous prendrez la route de la Garonne , parce qu’en ce cas je profiterai d’une occasion qui se présente pour envoyer directement mon manuscrit3 * à l’imprimeur. Pour vous avoir, je vous dégage de votre parole; aussi bien l’impression ne doit point être faite en Hollande , encore moins en Angleterre, qui est une ennemie avec laquelle il ne faut avoir de commerce qu’à coups de canon. Il n’en est pas de même des Piémontais, car il s’en faut bien que nous soyons en guerre avec eux; ce n’est que par manière d’acquit que nous assiégeons leurs places, et qu’ils prennent prisonniers tant de nos bataillons 4. Vous n’avez donc point de raisons de nous quitter; vous serez toujours reçu comme ami en Guienne. Nous nous piquerons de ne pas céder au Languedoc et à la Provence. Je vous remercie d’avoir parlé de moi al serenissimo , très-flatté qu’il se soit souvenu que j’ai eu l’honneur de lui faire ma cour à Modène. Je vous enverrai mon livre que vous me demandez pour lui. Vous trouverez ci-joints les éclaircissements5 peu éclaircissants que vous envoie le chapitre de Comminges. L’abbé , vous êtes bien simple de vous figurer que des gens de chapitre se donnent la peine de faire des recherches littéraires ; ce n’est pas moi, c’est mon frère, qui est doyen d’un chapitre , qui vous dit de vous mieux adresser. Que cela ne vous fasse cependant pas suspendre votre histoire de Clément V : vous l’avez promise à notre académie. Revenez , et vous y travaillerez plus à l’aise sur le tombeau6 de ce pape. Je prétends que vous ne laissiez pas l’article de Brunissende, car je crains que vous ne soyez trop timoré pour

1 Chef des manœuvres de la campagne de Montesquieu.

2 II avait eu bien de la peine à persuader à ses paysans de faire aller l’eau dans un pré attenant au château de la Brède , qu’il avait entrepris d’améliorer ; les paysans s’y opposant par la grande raison banale que ce n’était pas la cou tume dans leur pays.

3 L'Esprit des Lois.

4 II s’agit ici de l’affaire d’Asti , ou neuf bataillons français furent faits prisonniers par le roi de Sardaigne.

5 Ils étaient relatifs à l’histoire de Clément Goût , qui fut évêque de Comminges , archevêque de Bordeaux , et ensuite pape sous le nom de Clément Y. C’est ce pontife qui établit à Avignon le siège de la cour de Rome , et qui travailla , de concert avec Philippe le Bel , à l’abolition de l’ordre des templiers.

6 Le tombeau de ee pape est dans la collégiale d’Useste , près de Bazas , où il fut enterré dans une seigneurie de la mai son de Goût.

LETTRES

nous en parler1 ; je ne vous demande que de mettre une note. Vos recherches vous feront lire des savants ; et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont pas. J’ai envoyé votre médaille à Bordeaux, avec ordre de la remettre à M. de Tourni, pour la remettre à M. l’intendant de Languedoc. Mon cher abbé, il y a deux choses difficiles, d’attraper la médaille, et que la médaille vous attrape. Adieu; je vous attends, je vous désire , et vous embrasse de tout mon cœur*

De Paris. . . ’. 1746.

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