‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1073 sur 1159 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

M. d’Estoutevilles 1 , mon cher abbé, me persécute pour que je vous engage de lui accorder une heure fixe tous les soirs pour achever la lecture et la correction de sa traduction de Dante. Il promet s’en rapporter à vous pour tous les changements 2 que vous jugerez à propos qu’il fasse; et il ne vous I demande grâce que pour sa préface 3. Vous savez qu’il a son style particulier , auquel il ne renonce pas , même quand il parle aux ministres 4. Marquezmoi ce que je dois lui répondre ; il viendra chez

1 Le comte Colbert d’Estoutevilles, pelit-lils du grand Colbert, homme d’esprit, mais tourné à la singularité , conçut le projet de traduire le Dante en français. Il avait depuis longtemps exécuté ce projet par une traduction en prose, sur laquelle il se réservait de consulter quelque Italien. Cette traduction a été imprimée en 1796. C’est la première traduction complète de ce poème du Dante : Moutonnet et Rivarol n’avaient traduit que la première partie.

2 Ce traducteur avait inséré beaucoup de pensées et de choses tirées des commentaires de ce poète dans le texte qu’il traduisit; et il n’était pas toujours docile dans les corrections à faire : ce qui avait fait abandonner cette lecture.

3 Elle est fort singulière et fort courte : il dit que , dans son enfance , sa mie lui a souvent parlé de paradis , d’enfer et de purgatoire , sans lui en donner aucune idée; qu’avancé en âge, ses précepteurs lui ont souvent répété les mêmes choses , sans l’éclairer davantage ; que , dans l’âge mûr, il a consulté différents théologiens, et qu’ils l’ont laissé dans la même obscurité ; mais qu’ayant fait un voyage en Italie , il a trouvé que le premier poète de cette nation était le seul qui l’eût satisfait sur la nature de ces trois demeures dans l’autre monde : ce qui l’avait déterminé de le traduire en français , pour être utile à ses concitoyens.

4 II demandait un jour quelque chose à M. de Chauvelin , alors garde des sceaux , touchant le procès qu’il avait pour le duché d’Estoutevilles, qu’on lui contestait; ce ministre s’était servi de ces termes en lui parlant : « Monsieur, je dois vous dire “ que ni le roi, ni monsieur le cardinal, ni moi, n’y consenti- * roHsjamais.ijAquoi M.d’Estoutevilles répliqua sur-le-champ:

“ Ma foi , monsieur, voilà deux beaux pendants que vous donnez « au roi , monsieur le cardinal et vous ! Je suis iils et petit-fils

vous tous les soirs , jusqu’à ce que la lecture soit terminée. Ronsoir.

De Paris. . . . 1749.

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