‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1085 sur 1159 · A L’ABBÉ VENUTI · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ VENUTI

Mon cher abbé , je ne vous ai point encore remercié de la place distinguée que vous m’avez donnée dans votre Triomphe 2. Vous êtes Pétrarque , et moi pas grand’chose. M. Tercier 3 m’a écrit pour me prier de vous remercier de sa part de l’exemplaire que je lui ai envoyé, et de vous dire que M. de Puysieux avait reçu le sien avec toute sorte de satisfaction 4. Comme il n’en est venu ici que très-peu d’exemplaires , je ne pourrai pas encore vous mar-

1 Ce ne fut en effet qu’après le voyage que M. de la Condamine fit à Londres peu d’années après , qu’on vit à Paris les premiers essais de l’inoculation.

2 L’ouvrage de l’abbé Yenuti est intitulé II Trionfo letterario délia Francia. On y trouve cet éloge de Montesquieu : « Si « une âme aussi grande se fût trouvée dans le sénat latin , la « liberté romaine vivrait encore, à la honte des tyrans. Son nom « surpassera la durée du roc Tarpéien ; et sa gloire ne périra « point tant que Thémis dictera ses oracles sur les bancs fran- « çais , et que les dieux conserveront à l’homme le don de la « perflsée. »

3 Premier commis du bureau des affaires étrangères, et membre de l’académie des belles-lettres. C’est lui qui essuya depuis tant de mortifications, pour avoir, en qualité de censeur royal, donné son approbation à l’impression du livre de l’Esprit.

4 Le poème de l’abbé Yenuti est dédié à M. de Puysieux, alors ministre des affaires étrangères.

LETTRES

quer le succès de l’ouvrage*, mais j’en ai ouï dire du bien , et il me paraît que c’est de la belle poésie.

Et te fecere poetam

Piérides 1

Je ne puis pas m’accoutumer, mon cher abbé, à penser que vous n’êtes plus à Bordeaux : vous y avez laissé bien des amis qui vous regrettent beaucoup ; je vous assure que je suis bien de ce nombre. Écrivez-moi quelquefois. J’exécuterai vos ordres à l’égard d’Huart, et du recueil de vos dissertations : vous vous mettez très-fort à la raison , et il doit sentir votre générosité. Je verrai M. de la Curne; je ferai parler à l’abbé le Beuf; et, s’il n’est point un bœuf, il verra qti’il y a très-peu à corriger à votre dissertation. Le président Barbot devrait bien vous trouver la dissertation perdue comme une épingle dans la botte de foin de son cabinet. Effectivement il est bien ridicule d’avoir fait une incivilité à madame de Pontac, en faisant tant valoir une augmentation de loyer que nous ne toucherons point , et d’avoir si mal fait les affaires de l’académie 2. Envoyez-moi ce que vous voulez ajouter aux dissertations que j’ai. Adieu, mon cher abbé; je vous salue et embrasse de tout mon cœur.

De Paris, le 30 octobre 1750.

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