‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1086 sur 1159 · A L’ABBÉ DE GUASCO · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ DE GUASCO

Mon cher abbé , il est bon d’avoir l’esprit bien fait , mais il ne faut pas être la dupe de l’esprit des autres. M. l’intendant peut dire ce qu’il lui plaît : il ne saurait se justifier d’avoir manqué de parole à l’Académie, et de l’avoir induite en erreur par de fausses promesses. Je ne suis pas surpris que, sentant ses torts, il cherche à se justifier ; mais vous, qui avez été témoin de tout, ne devez point vous laisser surprendre pas des excuses qui ne valent pas mieux que ses promesses. Je me trouve trop bien de lui avoir rendu son amitié, pour en vouloir encore. A quoi bon l’amitié d’un homme en place qui est toujours dans la méfiance , qui ne trouve juste que ce qui est dans son système, qui ne sait jamais faire le plus petit plaisir, ni rendre aucun service ? Je me trouverai mieux d’être hors de portée de lui en demander, ni pour les autres ni pour moi , car je serai délivré par là de bien des importunités.

Dulcis inexpertis cultura potentis amici : Expertus méfait*.

Il faut éviter une coquette qui n’est que coquette ,

VlRC. Ecl. ix, 34.

*11 entend parler des affaires littéraires : ce secrétaire de l’Académie n avait jamais voulu se donner la peine de rédiger ses Mémoires , et en faire part au public.

* Horat. Epist lib. I, ep. xviii, 86.

et ne donne que de fausses espérances. Voilà mon dernier mot. Je me flatte que notre duchesse entrera dans mes raisons ; son franc-alleu n’en sera ni plus ni moins.

Je suis très-flatté du souvenir de M. l’abbé Oliva .*. Je me rappelle toujours avec délices les moments que je passai dans la société littéraire de cet Italien éclairé, qui a su s’élever au-dessus des préjugés de sa nation. Il ne fallut pas moins que le despotisme et les tracasseries d’un P. Tournemine pour me faire quitter une société dont j’aurais voulu profiter. C’est une vraie perte pour les gens de lettres que la dissolution de ces sortes de petites académies libres, et il est fâcheux pour vous que celle du P. Desmolets 2 soit aussi culbutée. J’exige que vous m’écriviez encore avant votre départ pour Turin , et je vous somme d’une lettre dès que vous y serez arrivé. Adieu.

De Paris, le 5 décembre 1750.

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