A L’ABBÉ VENUTI
A Bordeaux.
Il ne faut point vous flatter, mon cher abbé, que l’abbé de Guasco vous écrive de sa main triomphante : mais si vous étiez ex-ministre des affaires étrangères , il irait dîner chez vous pour vous consoler 3. Le pauvre homme promène son œil sur toutes les brochures , prodigue son mauvais estomac pour toutes les invitations de dîners d’ambassadeurs , et ruine sa poitrine au service de son Cantemir et de son Clément V ; ce qui n’empêche pas qu’on ne trouve son
1 Bibliothécaire du cardinal de Rohan à l’hôtel de Soubise , chez qui s’assemblaient, un jour de la semaine , plusieurs gens de lettres, pour converser sur des sujets littéraires. Montesquieu , dans le premier voyage qu’il lit à Paris , fréquentait cette société; mais trouvant que le P. Tournemine voulait y dominer, et obliger tout le monde à se plier à ses opinions , il s’en retira peu à peu , et n’en cacha pas la raison. Depuis lors le P. Tournemine commença à lui faire des tracasseries dans l’esprit du cardinal de Fleury, au sujet des Lettres Persanes. On a entendu conter à Montesquieu que , pour s’en venger, il ne fit jamais autre chose que de demander à ceux qui lui en parlaient : « Qui est-ce que ce P. Tournemine ? Je n’en ai jamais <( entendu parler. » Ce qui piquait beaucoup ce jésuite , qui aimait passionnément la célébrité.
2 On a plusieurs volumes de fort bons Mémoires littéraires lus dans cette société, recueillis par ce bibliothécaire de l’Oratoire, chez qui s’assemblaient ceux qui en sont les auteurs. Les jésuites, ennemis des PP. de l’Oratoire, ayant peint ces assemblées, quoique simplement littéraires , comme dangereuses , à cause des disputes théologiques du temps , elles furent dissoutes , non sans un préjudice réel pour les progrès de la littérature.
3 Le marquis d’Argenson , après avoir quitté le ministère des affaires étrangères, donnait à dîner à ses confrères tous les jours d’assemblée d’ Académie, se dédommageant ainsi de son désœuvrement avec les gens de lettres ; et l’abbé de Guasco , qui venait d’être reçu à l’académie des inscriptions , avait été admis au nombre des convives.
LETTRES
Cantemir très-froid ; mais c’est la faute de feu son excellence.
Il n’y a aucune apparence que j’aille en Angleterre : il y en a une beaucoup plus grande que j’irai à la Brède. J’écris une lettre de félicitation au président de la Lane sur sa réception à l’Académie. Bonardi, le président de cette Académie , qui est venu me raconter tous les dîners qu’il a faits depuis son retour chez tous les beaux-esprits qui dînent, avec la généalogie1 des dîneurs, m’a dit qu’il adressait sa première lettre à notre nouvel associé ; et je pense que vous trouverez que cela est dans les règles. Je vois que notre Académie se change en société de francs-maçons, excepté qu’on n’y boit ni qu’on n’y chante : mais on y bâtit , et M. de Tourni est notre roi Hiram qui nous fournira les ouvriers; mais je doute qu’il nous fournisse les cèdres.
Je crois que le prince de Craon est actuellement à Vienne; mais il va arriver en Lorraine; et si vous m’envoyez votre lettre , je la lui ferai tenir. Il faut bien que je vous donne des nouvelles d’Italie sur Y Esprit des Lois ; M. le duc de Nivernois en écrivit il y a trois semaines à M. de Forcalquier, d’une manière que je ne saurais vous répéter sans rougir. Il y a deux jours qu’il en reçut une autre, dans laquelle il marque que, dès qu’il parut à Turin, le roi de Sardaigne le lut. Il ne m’est pas non plus permis de répéter ce qu'il en dit; je vous dirai seulement le fait; c’est qu’il le donna pour le lire à son fils le duc de Savoie, qui l’a lu deux fois : le marquis de Breil me mande qu’il lui a dit qu’il voulait le lire toute sa vie. Il y a bien de la fatuité à moi de vous mander ceci ; mais comme c’est un fait public , il vaut autant que je le dise qu’un autre; et vous concevez bien que je dois aveuglément approuver le jugement des princes d’Italie. Le marquis de Breil me mande que S. A. R. le duc de Savoie a un génie prodigieux, une conception et un bon sens admirables.
Huart , libraire, voudrait fort avoir la traduction en vers latins du docteur Clansy2, du com-
1 Allusion à l’étude particulière qu’un gentilhomme de Languedoc a faite de la généalogie de toutes les familles , et qu’il prend ordinairement pour texte des entretiens qu’il a avec les gens de lettres. L’abbé Bonardi , dans sa tournée , était allé visiter ce gentilhomme dans son château , et s’était fort enrichi d’érudition généalogique , dont il ne manquait pas de faire étalage à son retour à Paris; il allait quelquefois en favoriser
Montesquieu : ce qui l’ennuyait beaucoup, et lui faisait perdre des heures précieuses.
3 Savant Anglais qui , pendant le séjour qu’il fit à Paris , entreprit la traduction du Temple de Guide en vers latins; mais il n’en donna que le premier chant. Il était entièrement ! aveugle.
mencement du Temple de Guide , pour en faire un corps avec la traduction italienne 1 et l’original : voyez lequel des deux vous pourriez faire , ou de me faire copier ces vers, ou d’obtenir de l’académie de m’envoyer l’imprimé, que je vous renverrais ensuite.
A propos, le portrait3 de madame de Mirepoix a fait à Paris et à Versailles une très-grande fortune : je n’y ai point contribué pour la ville de Bordeaux, car j’avais détaché l’abbé de Guasco pour en dire du mal. Vous, qui êtes l’esprit de tous les esprits , vous devriez le traduire , et j’enverrais votre traduction à madame de Mirepoix à Londres ; je n’en ai point de copie , mais le président Barbot l’a, ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fut faite à Lunéville pour amuser une minute le roi de Pologne.
J’oubliais de vous dire que tout est compensé dans ce monde. Je vous ai parlé des jugements de l’Italie sur Y Esprit des Lois. Il va paraître à Paris une ample critique faite par M. Dupin , fermier général. Ainsi me voilà cité au tribunal de la maltôte , comme j’ai été cité à celui du Journal de Trévoux. Adieu , mon cher abbé. Voilà une épître à la Bonardi3. Je vous salue et embrasse de tout mon cœur.
Ne soyez point la dupe de la traduction; car si l’esprit ne vous en dit rien , il ne vaut pas la peine que vous y rêviez un quart d’heure.
De Paris , le . . .