A L’ABBÉ DE GUASCO
Mon cher ami , vous volez dans les vastes régions de l’air; je ne fais que marcher, et nous ne nous rencontrons pas. Dès que j’ai été libre de quitter Paris, je n’ai pas manqué de venir ici, où j’avais des affaires considérables. Je pars dans ce moment pour Clérac, et j’ai avancé mon voyage d’un mois pour trouver M. le duc d’ Aiguillon, et finir avec lui1, parce que ses gens d’affaires barbouillent plus qu’ils n’ont jamais fait. J’ai envoyé le tonneau de vin à mylord Éliban, que vous m’avez demandé pour lui. Mylord me le payera ce qu’il voudra; et •s’il veut ajouter à l’amitié ce qu’il vpudra retrancher du prix , il me fera un présent immense : vous pouvez lui mander qu’il pourra le garder tant de temps qu’il voudra, même quinze ans s’il veut; mais il ne faut pas qu’il le mêle avec d’autres vins , et il peut être sûr qu’il l’a immédiatement comme je l’ai reçu de Dieu; il n’est pas passé par les mains des marchands.
Mon cher abbé, à votre retour d’Italie, pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux, et ne voudriez-vous pas voir vos amis et le château de la Brède , que j’ai si fort embelli depuis que vous ne l’avez vu? c’est le plus beau lieu champêtre que je connaisse :
Sunt mihi cœlicolœ ; sunt cœtcra numina Fauni.
Enfin je jouis de mes prés, pour lesquels vous m’avez tant tourmenté : vos prophéties sont vérifiées; le succès est beaucoup au delà de mon attente; et l’Éveillé dit : Boudri ben que M. l’abbai de Guasco bis aco.
J’ai vu la comtesse : elle a fait un mariage déplorable, et je la plains beaucoup. La grande envie d’avoir de l’argent fait qu’on n’en a point. Le chevalier Citran a aussi fait un grand mariage dans le même goût 2 aux îles , qui lui a porté en dot sept barriques de sucre une fois payées. Il est vrai qu’il a fait un voyage aux îles , et qu’il a pensé apparemment crever. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.
De la Brède, le 16 mars 1752.
1 II s’agit ici d’un procès qui durait depuis longtemps , et qu’il avait à cœur de terminer, ne voulantpas se brouiller avec madame la duchesse d’Aiguillon , son ancienne amie.
2 On voyait souvent à Bordeaux des gentilshommes chercher à épouser des Américaines, dans l’espérance d’en avoir beaucoup de biens. Montesquieu désapprouvait ces sortes de mariages faits pour de l’argent,, qu’il disait abâtardir les sentiments de la noblesse , et sur lesquels on était souvent trompé , parce
i que les fortunes prétendues des îles se réalisaient rarement.
Bordeaux , ce 2 janvier 1762.
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