‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1101 sur 1159 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Soyez le bien arrivé , mon cher comte. Je regrette beaucoup de n’avoir pas été à Paris pour vous recevoir. On dit que ma concierge , mademoiselle Betti , vous a pris pour un revenant, et a fait un si grand cri en vous voyant , que tous les voisins en ont été éveillés. Je vous remercie de la manière dont vous avez reçu mon protégé. Je serai à Paris au mois de septembre. Si vous êtes de retour de votre résidence avant que je sois arrivé, vous me ferez honneur de porter votre bréviaire dans mon appartement; je compte pourtant y être arrivé avant vous. Vous êtes un homme extraordinaire : à peine avez-vous bu de l’eau des citernes de Tournay, que Tournay vous envoie en députation. Jamais cela n’est arrivé à aucun chanoine.

Je vous dirai que la Sorbonne , peu contente des applaudissements qu’elle recevait sur l’ouvrage de ses députés , en a nommé d’autres pour réexaminer l’affaire1. Je suis là-dessus extrêmement tranquille : ils ne peuvent dire que ce que le nouvelliste ecclésiastique a dit ; et je leur dirai ce que j’ai dit au nouvelliste ecclésiastique : ils ne sont pas plus forts avec ce nouvelliste , et ce nouvelliste n’est pas plus fort avec eux. Il faut toujours en revenir à la raison : mon livre est un livre de politique, et non pas un livre de théologie; et leurs objections sont dans leurs têtes , et non pas dans mon livre.

Quant à Voltaire, il a trop d’esprit pour m’entendre : tous les livres qu’il lit , il les fait ; apres quoi il approuve ou critique ce qu’il a fait. Je vous remercie de la critique du P. Gerdil 2 : elle est faite par un homme qui mériterait de m’entendre , et puis de me critiquer. Je serais bien aise , mon cher ami , de vous revoir à Paris : vous me parleriez de toute l’Europe; moi je vous parlerais de mon village de la Brède, et de mon château, qui est à présent digne de recevoir celui qui a parcouru tous les pays :

Te maris et terrœ, numeroque carentis arenœ , Mensorem 3

1 Après avoir tenu longtemps l 'Esprit des Lois sur les fonts, la Sorbonne jugea à propos de suspendre sa censure. C'est une des plus sages démarches qu’elle eût faites depuis longtemps.

2 Barnabite, alors professeur à l’université de Turin, et depuis précepteur du prince de Piémont , homme de mérite , et qui s’est évertué à critiquer Locke , Montesquieu et J. J- Rousseau.

3 Horat. Lyric. I, xxvin, I.

LETTRES

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