‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1105 sur 1159 · A L’ABBÉ DE GUASCO · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ DE GUASCO

Votre lettre, mon cher comte, m’apprend que vous êtes à Paris; et je suis étonné moi-même de ce que je n’y suis point. Le voyage que j’ai étéobligé de faire à l’abbaye de Nisor avec mon frère, qui a duré près d’un mois , a rompu toutes mes mesures, et je n’y serai qu’à la fin de ce mois ou au commencement de l’autre; car je veux absolument vous voir, et passer quelques semaines avec vous avant votre départ. Mais, mon cher abbé, vous êtes un innocent, puisque vous avez deviné que je n’arrive^» rais point si tôt, de ne pas vous mettre dans mon appartement d’en bas; et je donne ordre à la demoiselle Betti de vous y recevoir, quoiqu’elle n’ait pas besoin d’ordre pour cela : ainsi je vous prie de vous y camper. Vous allez à Vienne : je crois que j’y ai

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perdu , depuis vingt-deux ans , toutes mes connaissances. Le prince Eugène vivait alors , et ce grand homme me fit passer des moments délicieux *. MM. les comtes Kinski,M. le prince de Lichtenstien, M. le marquis de Prié, M. le comte d’Harak et toute sa famille, que j’eus l’honneur de voir à Naples où il était vice-roi , m’ont honoré de leurs bontés : tout le reste est mort ; et moi je mourrai bientôt ; si vous pouvez me rappeler dans leur souvenir, vous me ferez beaucoup de plaisir. Vous allez paraître sur un nouveau théâtre, et je suis sûr que vous y figurerez aussi bien que vous avez fait ailleurs. Les Allemands sont bons, mais un peu soupçonneux. Prenez garde , ils se méfient des Italiens comme trop fins pour eux; mais ils savent qu’ils ne leur sont point inutiles , et sont trop sages pour s’en passer.

Vous avez grand tort de n’avoir point passé par la Brède quand vous revîntes d’Italie. Je puis dire que c’est à présent un des lieux aussi agréables qu’il ait y en France, au château près 2, tant la nature s’y trouve dans sa robe de chambre et au lever de son lit. J’ai reçu d’Angleterre la réponse pour le vin que vous m’avez fait envoyer à mylord Éliban ; il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux; ce qui fera que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu’il paraît, au succès de mon vin. Mon fils ne manquera pas d’exécuter votre commission. A l’égard de l’homme en question, il multiplie avec moi ses torts à mesure qu’il les reconnaît; il s’aigrit tous les jours, et moi je deviens sur son sujet plus tranquille : il est mort pour moi. M. le doyen, qui est dans ma chambre, vous fait mille compliments, et vous êtes un des chanoines du monde qu’il honore le plus : lui, moi, ma femme et mes enfants, vous regardons et chérissons tous comme de notre famille. Je serai bien charmé de

1 Dans un petit écrit que Montesquieu avait fait sur la Considération, en parlant du prince Eugène, il avait dit qu’oi: n’est pas plus jaloux des grandes richesses de ce prince qu’or ne l’est de celles qui brillent dans les temples des dieux. Le prince , flatté de ces expressions , fit un accueil très-distingué a Montesquieu à son arrivée à Tienne, et l’admit dans sa°societe la plus intime.

2 La singularité de ce château , dont la forme n’a poinl coange, est assez remarquable. C’est un bâtiment hexagone,

’ nntouré de doubles fossés d’eau vive, revêtu de füt bâti sous Charles VTI - P°ur servir de dont fa der.uôï 5 aPPartenait alors à la famille de la Lande ,

S un des ancétres da Montes:

agréable oar ^natnr^H chateau *’est effectivement pas fort

«fa fort embelinpç^Pif * S& œn,struction 5 mais Montesquieu tort embelli les dehors par des plantations qu’il y a faites.

faire connaissance avec M. le comte de Sartirane 1 quand je serai à Paris : c’est à vous à lui donner une bonne opinion de moi. Je vous prie défaire bien des tendres compliments à tous ceux de mes amis que vous verrez; mais si vous allez à Montigny, c’est là qu’il faut une effusion de mon cœur. Vous autres Italiens êtes pathétiques : employez-y tous les dons que la nature vous a donnés : faites-en aussi surtout usage auprès de la duchesse d’Aiguillon et de madame Dupré de Saint-Maur ; dites surtout à celle-ci combien je lui suis attaché *. Je suis de l’avis de mylord Éliban , sur la vérité du portrait que vous avez fait d’elle 3.

Il faut que je vous consulte sur une chose, car je me suis toujours bien trouvé de vous consulter. L’auteur des Nouvelles ecclésiatiques m’a attribué, dans une feuille du 4 juin, que je n’ai vue que fort tard, une brochure intitulée : Suite de la Défense de l'Esprit des Lois, faite par un protestant, écrivain 4 habile , et qui a infiniment d’esprit. L’ecclésiastique me l'attribue, pour en prendre le sujet de me dire des injures atroces. J e n’ai pas jugé à propos de rien dire : 1° par mépris; 2° parce que ceux qui sont au fait de ces choses savent queje ne suis point auteur de cet ouvrage; de sorte que toute cette manœuvre tourne contre le calomniateur. Je ne connais point l’air actuel du bureau de Paris ; et si ces feuilles ont pu fiiire impression sur quelqu’un , c’est-à-dire si quelqu’un a cru queje fusse l’auteur de cet ouvrage, que sûrement un catholique ne peut avoir fait , serait-il à propos queje donnasse une petite réponse en une page, cum aliquo grano salis ? Si cela n’est pas absolument nécessaire, j’y renonce, haïssant à la mort de faire encore parler ^de moi. Il faudrait que je susse aussi si cela a quelque relation avec la Sorbonne. Je suis ici dans l’ignorance de tout, et cette ignorance me plaît assez. Tout ceci entre nous , et sans qu’il paraisse que je vous aie écrit. Mon principe a été de ne point me remettre sur les rangs avec des gens méprisables. Comme je me suis bien trouvé d’avoir fait ce que vous voulûtes quand vous me poussâtes, l’épée dans les reins, à composer ma défense5.

1 Ambassadeur de Sardaigne à Paris , homme de beaucoup d’esprit, et plus véridique qu’on ne souhaite dans les sociétés.

2 II disait d’elle qu’on serait également heureux de l’avoir pour maitresse , pour femme , ou pour amie.

3 Cette dame étant un jour en habit d’amazone à la campagne , à Montigny , l’abbé de Guasco en avait fait le portrait dans un sonnet. Ce sonnet fut lu à mylord Éliban , qui , ne la connaissant pas , dit que ce ne pouvait être qu’un portrait flatté ;• mais depuis , ayant fait connaissance avec elle , il reprochait à l’auteur de n’en avoir pas dit assez.

4 L’auteur de cet écrit était la Beaumelle. On l’attribua faussement à Montesquieu.

5 Ce fut lui qui, à force de sollicitations, lui arracha comme malgré lui l’unique réponse qu’il ait faite à ses ennemis, sous

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