LETTRE CX1Y
USBEK A RHÉDI
A Venise.
Le monde , mon cher Rhédi , n’est point incorruptible ; les deux mêmes ne le sont pas : les astronomes sont des témoins oculaires de tous les changements , qui sont les effets bien naturels du mouvement universel de la matière.
La terre est soumise, comme les autres planètes , aux mêmes lois des mouvements ; elle souffre au dedans d’elle un combat perpétuel de ses principes : la mer et le continent semblent être dans une guerre éternelle ; chaque instant produit de nouvelles combinaisons.
Les hommes , dans une demeure si sujette aux changements , sont dans un état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir , dont la plus petite peut les détruire , et à plus forte raison augmenter ou diminuer leur nombre.
Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières , si communes chez les historiens , qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y en a de générales , qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte.
Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l’univers. Elles parlent d’une , entres autres , qui fut si violente , qu’elle brûla jusqu’à la racine des plantes , et se fit sentir dans tous le monde connu , jusqu’à l’empire du Catay : un degré de plus de corruption aurait, peut-être en un seul jour , détruit toute la nature humaine.
Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de
LETTRES PERSANES
toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie j et en Afrique; elle fit dans très-peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. Accablés de maux dès leur naissance , incapables de soutenir le poids des charges de la société , ils auraient péri misérablement.
Qu’aurait-ce été si le venin eût été un peu plus exalté? et il le serait devenu sans doute, si l’on n’avait été assez heureux pour trouver un remède aussi puissant que celui qu’on a découvert. Peut-être que cette maladie , attaquant les parties de la génération , aurait attaqué la génération même.
Mais pourquoi parler de la destruction qui aurait pu arriver au genre humain? n’est-elle pas arrivée en effet, et le déluge ne le réduisit-il pas à une seule famille ?
Ceux qui connaissent la nature, et qui ont de Dieu une idée raisonnable , peuvent-ils comprendre que la matière et les choses créées , n’aient que six mille ans ? que Dieu ait différé pendant toute l’éternité ses ouvrages, et n’ait usé que d’hier de sa puissance créatrice? Serait-ce parce qu’il ne l’aurait pas pu, ou parce qu’il ne l’aurait pas voulu? Mais s’il ne l’a pas pu dans un temps , il ne l'a pas pu dans l’autre. C’est donc parce qu’il ne Ta pas voulu. Mais , comme il n’y a point de succession dans Dieu , si l’on admet qu’il ait voulu quelque chose une fois , il l’a voulu toujours , et dès le commencement.
Il ne faut donc pas compter les années du monde ; le nombre des grains de sable de la mer ne leur est 1 pas plus comparable qu’un instant.
Cependant tous les historiens nous parlent d’un premier père ; ils nous font voir la nature humaine ! naissante. N’est-il pas naturel de penser qu’Adam fut sauvé d’un malheur commun , comme Noé le fut du déluge, et que ces grands événements ont été fréquents sur la terre depuis la création du monde ?
Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes : que savons-nous si la terre entière n’a pas des causes générales, lentes, et imperceptibles, de lassitude1?
J’ai été bien aise de te donner ces idées générales avant de répondre plus particulièrement à ta lettre sur la diminution des peuples , arrivée depuis dixsept à dix-huit siècles. Je te ferai voir dans une lettre
1 Cet alinéa fut ajouté dans la dernière édition.
suivante qu’indépendamment des causes physiques il y en a de n*orales qui ont produit cet effet.
A Paris, le 8 de la lune de Chahban, ms.
LETTRE CXY.
USBEK AU MÊME
Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu’elle ne l’était autrefois ; et si tu y fais bien attention , tu verras que la grande différence vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.
Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le monde romain , les choses sont bien changées; il s’en faut bien que ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de l’espèce que celle de ces maîtres de l’univers.
Dans cette dernière , la polygamie était défendue ; et en cela elle avait un très-grand avantage sur la religion mahométane : le divorce y était permis; ce qui lui en donnait un autre non moins considérable sur la chrétienne.
Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes permise par le saint Alcoran, et l’ordre de les satisfaire ordonné dans le même livre. Voyez vos femmes, dit le prophète, parce que vous leur êtes nécessaires comme leurs vêtements , et qu’elles vous sont nécessaires comme vos vêtements. Voilà un précepte qui rend la vie d’un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la loi , et seulement autant de concubines et d’esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements?
Vos femmes sont vos labourages, dit encore le prophète ; approchez-vous donc de vos labourages : faites du bien pour vos âmes , et vous le trouverez un jour.
Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche , mais qui , bientôt faible et accablé de ses premières fatigues , languit dans le champ même de fa victoire, et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes.
La nature agit toujours avec lenteur et pour ainsi dire avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes. Jusque dans ses productions elle veut de la tempérance ; elle ne va jamais qu’avec règle et mesure : si on la précipite, elle tombe bientôt dans la langeur; elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.
LETTRES PERSANES
C’est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre de femmes , plus propres à nous épuiser qu’à nous satisfaire. Il est très ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail prodigieux avec un très-petit nombre d’enfants ; ces enfants même sont la plupart du temps faibles et malsains , et se sentent de la langueur de leur père.
Ce n’est pas tout : ces femmes , obligées à une continence forcée , ont besoin d’avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des eunuques ; la religion , la jalousie , et la raison même, ne permettent pas d’en laisser approcher d’autres : ces gardiens doivent être en grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse, soit enfin pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n’a pas trop d’autant d’eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d’hommes morts dès leur naissance ! quelle dépopulation ne doit-il pas s’ensuivre!
Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours dans une affligeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu’elles y restent; et leurs maîtresses, une fois accoutumées à elles, ne s’en défont presque jamais.
Voilà comment un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l’un et l’autre sexe à ses plaisirs, les fait mourir pour l’État , et les rend inutiles à la propagation de l’espèce.
Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands empires du monde : c’est là que tout doit aboutir, et que les peuples , attirés de mille manières, se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d’elles-même, et elles seraient bientôt détruites , si les souverains n’y faisaient venir, presque à chaque siècle, des nations. entières pour les repeupler. J’épuiserai ce sujet dans une autre lettre.
A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXYI.
USBEK AU MÊME
Les Romains n’avaient pas moins d’esclaves que nous : ils en avaient même plus ; mais ils en faisaient un meilleur usage.
Bien loin d'empêcher par des voies forcées la multiplication de ces esclaves , ils la favorisaient au contraire de tout leur pouvoir; ils les associaient le plus qu’ils pouvaient par des espèces de mariages. Par ce moyen , ils remplissaient leurs maisons de domestiques de tous les sexes, de tous les âges; et l’État, d’un peuple innombrable.
Ces enfants , qui faissaient à la longue la richesse d’un maître , naissaient sans nombre autour de lui : il était seul chargé de leur nourriture et de leur éducation. Les pères, libres de ce fardeau, suivaient uniquement le penchant de la nature, et multipliaient sans craindre une trop nombreuse famille
Je t’ai dit que parmi nous tous les esclaves sont occupés à garder nos femmes , et à rien de plus ; qu’ils sont , à l’égard de l’État , dans une perpétuelle léthargie : de manière qu’il faut restreindre à quelques hommes libres , à quelques chefs de famille , la culture des arts et des terres , lesquels même s’y donnent le moins qu’ils peuvent.
Il n’en était pas. de même chez les Romaines. La république se servait avec un avantage infini de ce peuple d’esclaves. Chacun d’eux avait son pécule, qu’il possédait aux conditions que son maître lui imposait; avec ce pécule il travaillait, et se tournait du côté où le portait son industrie. Celui-ci faisait la banque ; celui-là se donnait au commerce de la mer ; l’un vendait des marchandises en détail; l’autre s’appliquait à quelque art mécanique , ou bien affermait et faisait valoir des terres : mais il n’y en avait aucun qui ne s’attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pécule , qui lui procurait en même temps l’aisance dans la servitude présente , et l’espérance d’une liberté future : cela faisait un peuple laborieux , animait les arts et l’industrie.
Ces esclaves , devenus riches par leurs soins et leur travail , se faisaient affranchir, et devenaient citoyens. La république se réparait sans cesse, et recevait dans son sein de nouvelles familles, à mesure que les anciennes se détruisaient.
J’aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te prouver que plus il y a d’hommes dans un État, plus le commerce y fleurit; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y fleurit, plus le nombre des hommes y augmente : ces deux choses s’entr’aident, et se favorisent nécessairement.
Si cela est , combien ce nombre prodigieux d’es claves, toujours laborieux, devait-il s’accroître et s’augmenter ! L’industrie et l’abondanceles faisaient
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naître ; et eux , de leur côté , faisaient naître l’abondance et l’industrie.
A Paris, le 16 de la lune de Chahban , 1718.