LETTRE CXVII
USBEK AU MÊME
Nous avons jusqu’ici parlé des pays mahométans , et cherché la raison pourquoi ils étaient moins peuplés que ceux qui étaient soumis à la domination des Romains : examinons à présent ce qui a produit cet effet chez les chrétiens.
Le divorce était permis dans la religion païenne , et il fut défendu aux chrétiens. Ce changement , qui parut d’abord de si petite conséquence, eut insensiblement des suites terribles, et telles qu’on peut à peine les croire.
On ôta non-seulement toute la douceur du mariage, maig aussi l’on donna atteinte à sa fin : en voulant resserrer ses nœuds , on les relâcha ; et au lieu d’unir les cœurs , comme on le prétendait , on les sépara pour jamais.
Dans une action si libre , et où le cœur doit avoir tant de part , on mit la gêne , la nécessité , et la fatalité du destin même. On compta pour rien les dégoûts , les caprices et l’insociabilité des humeurs ; on voulut fixer le cœur, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus variable et de plus inconstant dans la nature : on attacha sans retour et sans espérance des gens accablés l’un de l’autre, et presque toujours mal assortis ; et l’on fit comme ces tyrans qui faisaient lier des hommes vivants à des corps morts.
Rien ne contribuait plus à l’attachement mutuel que la faculté du divorce : un mari et une femme étaient portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant qu’ils étaient maîtres de les faire finir ; et ils gardaient souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en user, par cette seule considération qu’ils étaient libres de le faire.
Il n’en est pas de même des chrétiens que leurs peines présente? désespèrent pour l’avenir. Ils ne voient dans les désagréments du mariage que leur durée , et , pour ainsi dire, leur éternité : de là viennent les dégoûts , les discordes, les mépris ; et c’est autant de perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage , qu’on en néglige l’essentiel ; on passe ensemble trente ans de froideur : il se forme des séparations intestines aussi fortes et peutêtre plus pernicieuses que si elles étaient publiques : chacun vit et reste de son côté, et tout cela au pré-
judice des races futures. Bientôt un homme , dégoûté d’une femme éternelle , se livrera aux filles de joie 1 : commerce honteux et si contraire à la société, lequel, sans remplir l’objet du mariage', n’en représente tout au plus que les plaisirs.
Si de deux personnes ainsi liées il y en a une qui n’est pas propre au dessein de la nature et à la propagation de l’espèce, soit par son tempérament, soit par son âge, elle ensevelit l’autre avec elle, et la rend aussi inutile qu’elle l’est elle-même.
Il ne faut donc pas s’étonner si l’on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est aboli; les mariages mal assortis ne se raccommodent plus ; les femmes ne passent plus , comme chez les Romains , successivement dans les mains de plusieurs maris , qui en tiraient, dans le chemin, le meilleur parti qu’il était possible.
J’ose le dire : si dans une république comme Lacédémone , où les citoyens étaient sans cesse gênés par des lois singulières et subtiles, et dans laquelle il n’y avait qu’une famille , qui était la république , il avait été établi que les maris changeassent de femme tous les ans, il en serait né un peuple innombrable.
Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a porté les chrétiens à abolir le divorce. Le mariage, chez toutes les nations du monde, est un contrat susceptible de toutes les conventions, et on n’en a dû bannir que celles qui auraient pu en affaiblir l’objet; mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce point de vue : aussi ont-ils bien de la peine à dire ce que c’est. Us ne le font pas consister dans le plaisir des sens ; au contraire , comme je te l’ai déjà dit , il semble qu’ils veulent l’en bannir autant qu’ils peuvent: mais c’est une image, une figure, et quelque chose de mystérieux, que je ne comprends point.
A Paris, ie 19 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CVIXII.
USBEK AU MÊME
La prohibition du divorce n’est pas la seule cause de la dépopulation des pays chrétiens : le grand nombre d’eunuques qu’ils ontparmi eux n’en est pas un moins considérable.
1 Un persan ne pouvait pas parler autrement : les hommes jugent de tout relativement à leur âge, à leur humeur, et à leurs passions. (P.)
LETTRES PERSANES
Je parle des prêtres et des dervis de l’un et de l’autre sexe, qui se vouent à une continence éternelle : c’est chez les chrétiens la vertu par excellence ; en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce que c’est qu’une vertu dont il ne résulte rien.
Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils disent que le mariage est saint, et que le célibat , qui lui est opposé , l’est encore davantage, sans compter qu’en fait de préceptes et de dogmes fondamentaux le bien est toujours le mieux.
Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux. Les pères y condamnaient autrefois les enfants dès le berceau ; aujourd’hui ils s’y vouent eux-mêmes dès l’âge de quatorze ans : ce qui revient à peu près à la même chose.
Ce métier de continence a anéanti plus d’hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait. On voit dans chaque maison religieuse une famille éternelle où il ne naît personne, et qui s’entretient aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes comme autant de gouffres où s’ensevelissent les races futures.
Cette politique est bien différente de celle des Romains , qui établissaient des lois pénales contre ceux qui se refusaient aux lois du mariage , et voulaient jouir d’une liberté si contraire à l’utilité publique.
Je ne te parle ici que des pay& catholiques. Dans la religion protestante , tout le monde est en droit de faire des enfants : elle ne souffre ni prêtres ni dervis ; et si , dans l’établissement de cette religion qui ramenait tout aux premiers temps , ses fondateurs n’avaient été accusés sans cesse d’intempérance , il ne faut pas douter qu’après avoir rendu la pratique du mariage universelle, ils n’en eussent encore adouci lejoug, et achevé d’ôter toute la barrière qui sépare, en ce point, le Nazaréen et Mahomet.
Mais, quoi qu’il en soit, il est certain que la religion donne aux protestants un avantage infini sur les catholiques.
J’ose le dire : dans l’état présent où est l’Europe , il n’est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans.
Avant l’abaissement de la puissance d’Espagne , les catholiques étaient beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont peu à peu parvenus à un équilibre, et aujourd’hui la balance commence à l’emporter de leur côté. Cette supériorité augmentera tous les jours : les protestants deviendront plus riches et plus puissants, et les catholiques plus faibles.
Les pays protestants doivent être et sont réellement plus peuplés que les catholiques : d’où il suit, premièrement , que les tributs y sont plus considérables, parce qu’ils augmentent à proportion de ceux qui les payent; secondement , que les terres y sont mieux cultivées ; enfin , que le commerce y fleurit davantage, parce qu’il y a plus de gens qui ont une fortune à faire et qu’avec plus de besoins on y a plus de ressources pour les remplir. Quand il n’y a que le nombre de gens suffisants pour la culture des terres , il faut que le commerce périsse ; et lorsqu’il n’y a que celui qui est nécessaire pour entretenir le commerce , il faut que la culture des terres manque , c’est-à-dire il faut que tous les deux tombent en même temps , parce que l’on ne s’attache jamais à l’un que ce ne soit aux dépens de l’autre.
Quant aux pays catholiques , non-seulement la culture des terres y est abandonnée , mais même l'industrie y est pernicieuse; elle ne consiste qu’à apprendre cinq ou six mots d’une langue morte. Dès qu’un homme a cette provision par-devers lui, il ne doit plus s’embarrasser de sa fortune : il trouve dans le cloître une vie tranquille, qui dans le monde lui aurait coûté des sueurs et des peines.
Ce n’est pas tout , les dervis ont en leurs mains presque toutes les richesses de l’État; c’est une société de gens avares qui prennent toujours, et ne rendent jamais : ils accumulent sans cesse des revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent , pour ainsi dire , en paralysie ; plus de circulation, plus de commerce, plus d’arts, plus de manufactures.
Il n’y a point de prince protestant qui ne lève sur ses peuples beaucoup plus d’impôts que le pape n’en lève sur ses sujets; cependant ces derniers sont misérables , pendant que les autres vivent dans l’opulence. Le commerce ranime tout chez les uns , et le monachisme porte la mort partout chez les autres.
A Paris, le 26 de la lune de Chahban, 1718.