‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1114 sur 1159 · AU CHEVALIER D’AYDIES · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER D’AYDIES

Mon cher chevalier, madame du Deffand m’a fait part d’une lettre de vous qui m’a comblé de joie, parce qu’elle me fait voir que vous m’aimez beaucoup, et que vous m’estimez un peu. Or, l’amitié et l’estime de mon cher chevalier, c’est mon trésor. Je voudrais bien que vous fussiez ici, et vous nous manquez tous les jours ; à présent que je vieillis à vue d’œil , je me retire , pour ainsi dire, dans mes amis.

Bulkelay est au comble de ses vœux : son fils , pour lequel il est aussi sot que tous les pères , vient d’avoir le régiment ; j’en suis en vérité bien aise : voilà sa fortune faite. M. Pelham , qui était à peu près le premier ministre d’Angleterre, est mort. C’est un ministre honnête homme , de l’aveu de tout le monde ; il était désintéressé et pacifique ; il voulait payer les dettes de la nation; mais il n’avait qu’une vie , et il en faut plusieurs pour ces entreprises-là.

Je suis allé voir hier une tragédie nouvelle, intitulée les Troyennes 3 : la pièce est assez mal faite ; le sujet en est beau, comme vous savez : c’est à peu près celui qu’avait traité Sénèque. Il y a d’excellents morceaux , un quatrième acte très-beau, et le commencement d’un cinquième aussi. Ulysse dit d’un ami de Priam , qui avait sauvé Astyanax :

Les rois seraient des dieux sur le trône affermis ,

S’ils ne donnaient leurs cœurs qu’à de pareils amis 3.

1 Imprimeur de ses ouvrages à Paris.

* V Esprit des Lois.

3 Châteaubrun, qui en était l’auteur, l’avait gardee, dit-on, trente ans en portefeuille.

4 Acte IV, sc. x.

* HOBAT. de Arte poetica, v. 128.

LETTRES

M. d’Argenson se porte mieux, mais on craint qu’il ne lui reste une plus grande faiblesse aux jambes. Je ne vous dirai point quand finira l’affaire du parlement, ou plutôt l’affaire des parlements; tout cela s’embrouille, et ne se dénoue pas. Mon cher chevalier, pourquoi n’êtes-vous point ici ? pourquoi ne voulez-vous pas faire les délices de vos amis? pourquoi vous cachez-vous lorsque tout le monde vous demande? Revenez , nos mercredis languissent. Madame de Mirepoix , madame du Châtel , madame du Deffand.... Entendez-vous ces noms, et tant d’autres? J’arrive avec madame d’ Aiguillon, de Pontchartrain, où j’ai passé huit jours très-agréables. Le maître de la maison a une gaieté , une fécondité qui n’a point de pareille. Il voit tout , il lit tout , il rit de tout , il est content de tout , il s’occupe de tout : c’est l’homme du monde que j’envie davantage; c’est un caractère unique. Adieu, mon cher chevalier; je vous écrirai quelquefois, et je serai votre Julien , qui est plus en état de vous envoyer de bons almanachs que de bonnes nouvelles. Permettez-moi de vous embrasser mille fois.

Le 12 mars 1754.

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