‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1115 sur 1159 · A L’ABBÉ DE GUASCO · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ DE GUASCO

A Naples.

Je suis à Paris depuis quelque temps , mon cher comte. Je commence par vous dire que notre libraire Huart sort de chez moi , et il m’a dit de trèsbonnes raisons qu’il a eues pour vous faire enrager; mais vous recevrez au premier jour votre compte et votre mémoire.

Vous avez une boîte pleine de fleurs d’érudition, que vous répandez à pleines mains dans tous les pays que vous parcourez. Il est heureux pour vous d’avoir paru avec honneur devant le pape; c’est le pape des savants : or, les savants ne peuvent rien faire de mieux que d’avoir pour leur chef celui qui l’est de l’Église. Les offres qu’il vous a faites seraient tentantes pour tout autre que pour vous , qui ne vous laissez pas tenter, même par les apparences de la fortune, et qui avez les sentiments d’un homme qui l’aurait déjà faite. Les belles choses que vous me dites de M. le comte de Firmian 1 ne sont point entièrement nouvelles pour moi. Il est de votre devoir de me procurer l’honneur de sa connaissance , et c’est à vous à y travailler, sans

1 Alors ministre impérial à Naples , et depuis ministre plé-

nipotentiaire des états de Lombardie à Milan , admirateur des

ouvrages de Montesquieu , et ami des gens de lettres de tous

les pays.

quoi vous avez très-mal fait de me dire de si belles choses. Je ne me souviens point d’avoir connu à Rome le P. Contucci x. Le seul jésuite que je voyais était le P. Vitry, qui venait souvent dîner chez le cardinal de Polignac : c’était un homme fort important 2 , qui faisait des médailles antiques et des articles de foi.

J’ai droit de m’attendre, mon cher ami, que vous m’écriviez bientôt une lettre datée d’Herculée , où je vous vois parcourant déjà tous les souterrains. On nous en dit beaucoup de choses ; celles que vous m’en direz , je les regarderai comme les relations d’un auteur grave. Ne craignez point de me rebuter par les détails.

Je suis de votre avis sur les querelles de Malte 3 * , que l’on traite de Turc à More : c’est cependant l’ordre peut-être le plus respectable qu’il y ait dans l’univers, et celui qui contribue le plus à entretenir l’honneur et la bravoure dans toutes les nations où il est répandu. Vous êtes bien hardi de m’adresser votre révérend capucin : ne craignez-vous pas que je ne lui fasse lire la lettre persane sur les capucins?

Je serai au mois d’août à la Brède : O rus , quando te aspiciam 4? Je ne suis plus fait pour ce pays-ci , ou bien il faut renoncer à être citoyen. Vous devriez bien revenir par la France méridionale : vous trouverez votre ancien laboratoire, et vous me donnerez des nouvelles idées sur mes bois et mes prairies. La grande étendue de mes landes 5 vous offre de quoi exercer votre zèle pour l’agriculture; d’ailleurs j’espère que vous n’oubliez point que vous êtes propriétaire de cent arpents de ces landes , où vous pourrez remuer la terre , planter et semer tant que vous voudrez. Adieu; je vous embrasse de toute mon cœur.

De Paris, le 9 avril 1774.

1 Bibliothécaire du collège romain , et garde du cabinet des antiquités que le P. Kircher laissa à ce collège.

2 Ce jésuite avait à Rome beaucoup de part dans les affaires de la constitution Unigenitus , et brocantait des médailles. On connaissait son projet d’un nouveau saint Augustin, pour l’opposer à Y Augustin de Jansénius.

3 II s’était alors élevé une dispute entre la cour de Naples et l’ordre de Malte au sujet des droits de la monarchie de Sicile qu’on prétendait s’étendre sur cette ile.

4 Horxt. Serm. II, sat. vi, v. 60.

5 Montesquieu gagna un procès contre la ville de Bordeaux, qui lui rendit onze cents arpents de landes incultes , ou il se mit à faire des plantations de bois et des métairies , l’agriculture faisant sa principale occupation dans les moments de relâche. Il avait fait présent de cent arpents de ses terres incultes à son ami , pour qu’il put exécuter librement ses projets d’agriculture ; mais son départ et ses engagements ailleurs ont fait rester ce terrain en friche.

LETTRES

Page 1