LETTRE
DE Mme LA DUCHESSE D’AIGUILLON a l’abbé de guasco.
Je n’ai pas eu le courage, monsieur l’abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, ni la conduite de ses amis, n’ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. Quis desiderio sit pudor tam cari capitis 2 ? L’intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie , le regret universel , ce que le roi en a dit 3 publique-
1 Horat. Epist. lib. I , x , 24.
2 Horat. Lyric. lib. I, xxiv, i.
3 Louis XV envoya, outre cela, chez lui un seigneur de la cour ( le duc de Nivernois ) , pour avoir des nouvelles de son état
ment, que c’était un homme impossible à remplacer, sont des ornements à sa mémoire , mais ne consolent point ses amis. Je l’éprouve; l’impression du spectacle , l’attendrissement , s’effaceront avec le temps ; mais la privation d’un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne l’ai pas quitté 1 jusqu’au moment qu’il a perdu toute connaissance, dix-huit heures avant la mort; madame Dupré lui a rendu les mêmes soins; et le chevalier de Jaucourt 2 ne l’a quitté qu’au dernier moment. Je vous suis, monsieur l’abbé, toujours aussi dévouée.
De Pontchartrain , le 17 février 1755.