FRAGMENT D’UNE LETTRE DU BARON SECONDAT DE MONTESQUIEU
A l’abbé de guasco.
Je n’ai pu lire votre lettre de Florence , du 8 février, sans le plaisir le plus sensible et la plus tendre reconnaissance. Je connais depuis longtemps de réputation M. l’abbé marquis Niccolini et monseigneur Cerati. J’en ai cent fois entendu parler à mon père dans les termes les plus affectueux, et qui peignaient le mieux la sympathie qui était entre
1 Cette assistance ne fut pas inutile au repos du malade ; et on lui devra peut-être un jour quelque nouvelle richesse littéraire de cet homme illustre, dont le public aurait été probablement privé ; car on a appris qu’un jour, pendant que madame la duchesse d’ Aiguillon était allée diner, le P. Routh, jésuite irlandais, qui l’avait confessé, étant venu, et ayant trouvé le malade seul avec son secrétaire, fit sortir celui-ci de la chambre, et s’y enferma sous clef. Madame d’Aiguillon, revenue d’abord après diner, trouva le secrétaire dans l’antichambre, qui lui dit que le P. Routh l’avait fait sortir, voulant parler en particulier à Montesquieu. Comme, en approchant de la porte, elle entendit la voix du malade qui parlait avec émotion, elle frappa; le jésuite ouvrit : « Pourquoi tourmenter cet homme mourant ? » lui dit-elle. Alors Montesquieu, reprenant lui-même la parole , dit « : Voilà, madame, le P. Routh, qui voudrait m’obliger de « lui livrer la clef de mon armoire pour enlever mes papiers. » Madame d’Aiguillon fit des reproches de cette violence au confesseur, qui s’excusa en disant : « Madame, il faut que j’obéisse « à mes supérieurs ; » et il fut renvoyé sans rien obtenir. Ce fut ce jésuite qui publia , après la mort de Montesquieu, une lettre supposée adressée à M. Gaultier, alors nonce à Paris, dans laquelle on fait dire à cet illustre écrivain « que c’était le « goût du neuf et du singulier, le désir de passer pour un génie « supérieur aux préjugés et aux maximes communes , l’envie « de plaire et de mériter les applaudissements de ces personnes « qui donnent le ton à l’estime publique, et qui n’accordent « jamais plus sûrement la leur que quand on semble les auto- « riser à secouer le joug de toute dépendance et de toute conte trainte , qui lui avaient mis les armes à la main contre la re- « ligion. »LeP. Routh eut l’impudence de faire mettre un aveu aussi peu assorti au caractère de sincérité de cet écrivain, dans la Gazette cTUtrecht, d’abord après sa mort.
2 Ce gentilhomme, fort ami de Montesquieu, avait fait une étude particulière de la médecine , et l’exerçait simplement par goût et par amitié. C’est celui qui a fourni le plus d’articles à V Encyclopédie»
LETTRES
eurs âmes et la sienne. J’accepte vos offres 1 et les leurs ; elles sont trop honorables à la mémoire de mon père pour n’être pas reçues avec tout le respect et toute la tendresse possible. Quelques académiciens contribueront avec plaisir à la dépense ; mais nous ne pouvons pas faire beaucoup de fond sur ces secours. Je ne puis même vous dire à présent jusqu’où s’étendrait leur générosité. Je ne sais si les Français sont trop vains ; mais nous croyons avoir à présent en France des sculpteurs aussi habiles que ceux d’Italie. On était même convenu du prix avec M. Lemoine. C’est l’homme du monde le plus généreux et le plus désintéressé. L’académie française ayant désiré d’avoir un portrait 2 de mon père , et les peintres fameux de Paris ayant refusé de s’en charger, vu la difficulté de réussir avec le seul secours de la médaille frappée par les Anglais, M. Lemoine se prêta de la meilleure grâce du monde à aider un jeune peintre, par un médaillon en grand, qu’il eut la bonté de faire très-ressemblant à la petite médaille. Or M. Lemoine ayant eu une fois dans sa tête la figure de mon père , sera plus en état qu’un autre de la rendre dans un buste de marbre; et comme il
1 Ils voulaient s’associer à l’offre que l’abbé de Guasco avait déjà faite lui-même de contribuer à la dépense d’un buste en marbre de Montesquieu , qu’il ferait exécuter en Italie par un des plus habiles sculpteurs, pour être placé dans la salle de l’académie de Bordeaux ; et cela pour faciliter l’effet de la délibération que cette académie avait prise d’ériger un pareil monument , mais qui était arrêtée , faute de fonds.
2 Montesquieu ne s’était jamais soucié de se faire peindre; et ce ne fut qu’après des difficultés infinies qu’il céda aux instances de l’abbé de Guasco, qui était à Bordeaux avec lui. Le peintre assurait n’avoir jamais vu un homme dont la physionomie changeât tant d’un moment à l’autre, et qui eût si peu de patience à prêter son visage.
a gardé le modèle de ce qu’il a fait, et qu’il l’a fait voir à plusieurs personnes qui ont connu mon père , et lui ont fait remarquer les défauts qui étaient restés dans ces essais , c’est encore une raison de plus pour le faire réussir dans un ouvrage de conséquence.
De Bordeaux, le 25 mars 1765.