‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 146 sur 1159 · USBEK A NESSIR · texte numérisé non relu

USBEK A NESSIR

A Ispahan.

Heureux celui qui , connaissant tout le prix d’une vie douce et tranquille, repose son cœur au milieu de sa famille , et ne connaît d’autre terre que celle qui lui a donné le jour!

Je vis dans un climat barbare , présent à tout ce qui m’importune, absent de tout ce qui m’intéresse. Une tristesse sombre me saisit; je tombe dans un accablement affreux : il me semble que je m’anéantis; et je ne me retrouve moi-même que lorsqu’une sombre jalousie vient s’allumer, et enfanter dans mon âme la crainte, les soupçons, la haine et les regrets

PERSANES

Tu me connais, Nessir; tu as toujours vu dans mon cœur comme dans le tien. Je te ferais pitié, si tu savais mon état déplorable. J’attends quelquefois six mois entiers des nouvelles du sérail; je compte tous les instants qui s’écoulent : mon impatience me les allonge toujours; et lorsque celui qui a été tant attendu est près d’arriver, il se fait dans mon cœur une révolution soudaine; ma main tremble d’ouvrir une lettre fatale; cette inquiétude qui me désespérait , je la trouve l’état le plus heureux où je puisse être , et je crains d’en sortir par un coup plus cruel pour moi que mille morts.

Mais , quelque raison que j’aie eue de sortir de ma patrie, quoique je doive ma vie à ma retraite, je ne puis plus , Nessir, rester dans cet affreux exil. Eh ! ne mourrais-je pas tout de même en proie à mes chagrins ? J’ai pressé mille fois Rica de quitter cette terre étrangère ; mais il s’oppose à toutes mes résolutions; il m’attache ici par mille prétextes : il semble qu’il ait oublié sa patrie; ou plutôt il semble qu’il m’ait oublié moi-même , tant il est insensible à mes déplaisirs.

Malheureux que je suis! je souhaite de revoir ma patrie, peut-être pour devenir plus malheureux encore ! Eh ! qu’y ferai-je? Je vais rapporter ma tête à mes ennemis. Ce n’est pas tout : j’entrerai dans le sérail ; il faut que j’y demande compte du temps funeste de mon absence ; et si j’y trouve des coupables , que deviendrai-je ? Et si la seule idée m’accable de si loin, que sera-ce lorsque ma présence la rendra plus vive? que sera-ce s’il faut que je voie, s’il faut que j’entende ce que je n’ose imaginer sans frémir? que sera-ce enfin s’il faut que des châtiments que je prononcerai moi -même soient des marques éternelles de ma confusion et de mon desespoir?

J’irai m’enfermer dans des murs plus terribles pour moi que pour les femmes qui y sont gardées; j’y porterai tous mes soupçons , leurs empressements ne m’en déroberont rien ; dans mon lit , dans leurs bras, je ne jouirai que de mes inquiétudes; dans un temps si peu propre aux réflexions, ma jalousie trouvera à en faire. Rebut indigne de la nature humaine , esclaves vils dont le cœur a été fermé pour jamais à tous les sentiments de l’amour, vous ne gémiriez plus sur votre condition , si vous connaissiez le malheur de la mienne.

De Paris , le 4 de la lune de Chahban , 1719

LETTRES PERSANES

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