ROXANE A USBEK
Oui, je t’ai trompé : j’ai séduit tes eunuques; je me suis jouée de ta jalousie, et j’ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.
Je vais mourir; le poison va couler dans mes vei-
nes : car que ferais-je ici , puisque le seul homme qui me retenait à la vie n’est plus ? Je meurs ; mais mon ombre s’envole bien accompagnée : je viens d’envoyer devant moi Ges gardiens sacrilèges qui ont répandu le plus beau sang du monde.
Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ; que , pendant que tu te permets tout , tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs? Non : j’ai pu vivre dans la servitude; mais j’ai toujours été libre. J’ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance.
Tu devrais me rendre grâces encore du sacrifice que je t’ai fait; de ce que je me suis abaissée jusqu’à te paraître fidèle; de ce que j’ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j’aurais du faire paraître à toute la terre; enfin de ce que j’ai profané la vertu en souffrant qu’on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.
Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l’amour : si tu m’avais bien connue , tu y aurais trouvé toute la violence de la haine.
Mais tu as eu longtemps l’avantage de croire qu’un cœur comme le mien t’était soumis. Nous étions tous deux heureux : tu me croyais trompée, et je te trompais.
Ce langage, sans doute, te paraît nouveau. Serait-il possible qu’après t’avoir accablé de douleurs je te forçasse encore d’admirer mon courage? Mais c’en est fait : le poison me consume : ma force m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu’à ma haine ; je me meurs 1 .
Du sérail d’Ispahan , le 8 de la lune de Rebiab 1 , 1720.
1 Cet ouvrage, malgré sa forme épislolaire et quelques teintes romanesques, n’est au fond que le résultat des premières études de l’auteur, et une des esquisses du grand ouvrage de sa vie , de V Esprit des Lois. Voltaire , dans un de ces accès d’humeur trop fréquents chez lui , a dit des Lettres persanes : « Ce livre si frivole et si aisé à faire. » Il n’est pas si frivole , ce me semble; et l’on peut douter que beaucoup d’autres l’eussent fait aisément. Il y a bien quelques idées ou peu justes, ou hasardées , ou susceptibles d’être contredites avec fondement; l’auteur y parait fort tranchant : il était jeune. Dans la suite , il décida beaucoup moins , discuta beaucoup plus , et instruisit beaucoup mieux : il était mûr. D’ailleurs, il faut songer que , sous le nom d’Usbek ou de Rica , il risque souvent , pour s’égayer avec le lecteur, ce qu’il n’aurait peut-être pas risqué en son propre nom. Lui-méme a soin de nous en avertir lorsqu’il fait dire à son philosophe persan qu’e7 a pris le goût du pays où il est (la France), où l’on aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxes . (La. H.)
FIN DES LETTRES PERSANES
LE TEMPLE DE GNIDE
Non murmura vestra, columbœ,
Brachia non hedcrœ, non vincant oscula coucha: , (Fragm. d’un épithal. de l’empereur Gallien.)