PRÉFACE DU TRADUCTEUR
Un ambassadeur de Fi ance à la Porte ottomane , connu par son goût pour les lettres, ayant acheté plusieurs manuscrits grecs , il les porta en France. Quelques-uns de ces manuscrits m’étant tombés entre les mains , j’y ai trouvé l’ouvrage dont je donne ici la traduction.
Peu d’auteurs grecs sont venus jusqu’à nous , soit qu’ils aient péri dans la ruine des bibliothèques , ou par la négligence des familles qui les possédaient.
Nous recouvrons de temps en temps quelques pièces de ces trésors. On a trouvé des ouvrages jusque dans les tombeaux de leurs auteurs , et, ce qui est à peu près la même chose , on a trouvé celui-ci parmi les livres d’un évêque grec.
On ne sait ni le nom de l’auteur, ni le temps auquel il a vécu. Tout ce qu’on en peut dire , c’est qu’il n’est pas antérieur à Sapho , puisqu’il en parle dans son ouvrage.
Quant à ma traduction , elle est fidèle. J’ai cru que les beautés qui n’étaient point dans mon auteur n’étaient point des beautés, et j’ai souvent quitté l’expression la moins vive pour prendre celle qui rendait mieux sa pensée.
J’ai été encouragé à cette traduction par le succès qu’a eu celle du Tasse. Celui qui l’a faite ne trouvera pas- mauvais que je coure la même carrière que lui. 11 s’y est distingué d’une manière à ne rien craindre de ceux mêmes à qui il a 'donné le plus d’émulation.
Ce petit roman est une espèce de tableau où l’on a peint avec choix les objets les plus agréables. Le public y a trouvé des idées riantes , une certaine magnificence dans les descriptions , et de la naïveté dans les sentiments.
11 y a trouvé un caractère original qui a fait demander aux critiques quel en était le modèle : ce qui devient un grand éloge , lorsque l’ouvrage n’est pas méprisable d’ailleurs.
Quelques savants n’y ont point reconnu ce qu’ils appellent l’art. U n’est point , disent-ils, selon les règles. Mais si l’ouvrage a plu , vous verrez que le cœur ne leur a pas dit toutes les règles.
1 Le Temple de Gnide parut en 1725, quatre ans après les Lettres persanes. Montesquieu, qui était alors président du parkunont de Bordeaux, garda encore une fois l’anonyme : il craignait peut-être depompro mettre la dignité de son caractère en s’avouant le peintre de la volupté *. Quoi qu’il en soit, ce peni ouvrage obtint un-très grand succès, et fut traduit dans tout' s :ns langues. Léonard et Cclardeau font mis en vers français.
* Voyez ci «près, dans ses Lettres familières , la lerniàre noie
du n° ç.
Un homme qui se mêle de traduire ne souffre point patiemment que l’on n’estime pas son auteur autant qu’il le fait ; et j’avoue que ces messieurs m’ont mis dans une furieuse colère : mais je les prie de laisser les jeunes gens juger d’un livre qui , en quelque langue qu’il ait été écrit , a certainement été fait pour eux. Je les prie de ne point les troubler dans leurs décisions. Il n’y a que des têtes bien frisées et bien poudrées qui connaissent tout le mérite du Temple de Gnide.
A l’égard du beau sexe , à qui je dois le peu de moments heureux que je puis compter dans ma yie , je souhaite de tout mon cœur que cet ouvrage puisse lui plaire. Je l’adore encore, et, s’il n’est plus l’objet de mes occupations, il l’est de mes regrets.
Que si les gens graves désiraient de moi quelque ouvrage moins frivole , je suis en état de les satisfaire. Il y a trente ans que je travaille à un livre de douze pages , qui doit contenir tout ce que nous savons sur la métaphysique , la politique et la morale , et tout ce que de grands auteurs ont oublié dans les vol urnes qu’ils ont donnés sur ces scicnces-Ià.