‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 170 sur 1159 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

De l’état de la Grèce , de la Macédoine , de la Syrie et de l’Égypte, après l’abaissement des Carthaginois.

Je m’imagine qu’Annibal disait très-peu de bons mots, et qu’il en disait encore moins en faveur de Fabius et de Marcellus contre lui-même. J’ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l’antiquité : je voudrais qu’il eût fait comme Homère , qui néglige de les parer, et qui sait si bien les faire mouvoir.

Encore faudrait-il que les discours qu’on fait tenir à Annibal fussent sensés. Que si , en apprenant la défaite de son frère, il avoua qu’il en prévoyait la ruine de Carthage, je ne sache rien de plus propre à désespérer des peuples qui s’étaient donnés à lui , et à décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après la guerre.

Comme les Carthaginois en Espagne , en Sicile , et en Sardaigne , n’opposaient aucune armée qui ne fût malheureuse , Annibal , dont les ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive. Cela donna aux R.omains la pensée de porter la guerre en Afrique : Scipion y descendit. Les succès qu’il y eut obligèrent les Carthaginois à rappeler d'Italie Annibal, qui pleura de douleur en cédant

1 Histoire de sa vie ; Paris , 1742 , page 402.

aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.

Tout ce que peut faire un grand homme d’État et un grand capitaine, Annibal le fit pour sauver sa patrie : n’ayant pu porter Scipion à la paix , il donna une bataille où la fortune sembla prendre plaisir à confondre son habileté , son expérience, et son bon sens.

Carthage reçut la paix , non pas d’un ennemi . mais d’un maître; elle s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années , à donner des otages , à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la guerre à personne sans le consentement du peuple romain; et, pour la tenir toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son ennemi éternel.

Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus que de petites guerres , et de grandes victoires ; au lieu qu’auparavant elle avait eu de pe tites victoires, et de grandes guerres.

Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés : dans l’un combattaient les Carthaginois et les Romains ; l’autre était agité par des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre : on n’y pensait point à ce qui se passait en Occident 1 ; car, quoiquePhilippe, roi de Macédoine, eût fait untraité avec Annibal, il n’eut presque point de suite; et ce prince , qui n’accorda aux Carthaginois que de trèsfaibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté inutile.

Lorsqu’on voit deux grands peuples se faire une guerre longue et opiniâtre , c’est souvent une mauvaise politique de penser qu’on peut demeurer spectateur tranquille ; car celui des deux peuples qui est le vainqueur entreprend d’abord de nouvelles guerres , et une nation de soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.

Ceci parut bien clairement dans ces temps-là; car les Romains eurent à peine dompté les Carthaginois , qu’ils attaquèrent de nouveaux peuples , et parurent dans toute la terre pour tout envahir.

Il n’y avait pour lors dans l’Orient que quatre puissances capables de résister aux Romains : la Grèce, et les royaumes de Macédoine, de Syrie et d’Égypte. Il faut voir quelle était la situation de ces deux premières puissances, parce que les Romains commencèrent par les soumettre.

1 II est surprenant, comme Josèphe le remarque dans le livre contre Apion, qu’Hérodote ni Thucydide n’aient jamais parlé des Romains, quoiqu’ils eussent fait de si grandes guerres.

GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS

JJ y avait dans la Grèce trois peuples considérables : les Étoliens , les Achaïens et les Béotiens : c’étaient des associations de villes libres, qui avaient des assemblées générales et des magistrats communs. Les Étoliens étaient belliqueux, hardis, téméraires, avides du gain, toujours libres de leur parole et de leurs serments, enfin faisant la guerre sur la terre comme les pirates la font sur la mer. Les Achaïens étaient sans cesse fatigués par des voisins ou des défenseurs incommodes. Les Béotiens, les plus épais de tous les Grecs, prenaient le moins de part qu’ils pouvaient aux affaires générales : uniquement conduits par le sentiment présent du bien et du mal , ils n’avaient pas assez d’esprit pour qu’il fût facile aux orateurs de les agiter; et, ce qu’il y a d’extraordinaire, leur république se maintenait dans l’anarchie même *.

Lacédémone avait conservé sa puissance , c’està-dire cet esprit belliqueux que lui donnaient les institutions de Lycurgue. Les Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les rois d’Ulyrie avaient déjà été extrêmement abattus par les Romains. Les Acarnaniens et les Athainanes étaient ravagés tour à tour par les forces de la Macédoine et del’Étolie. Les Athéniens , sans force par eux-mêmes, et sans alliés 2, n’étonnaient plus le monde que par leurs flatteries envers les rois ; et l’on ne montait plus sur la tribune où avait parlé Démosthène que pour proposer les décrets les plus lâches et les plus scandaleux.

D’ailleurs la Grèce était redoutable par sa situation, sa force, la multitude de ses villes, le nombre de ses soldats, sa police, ses mœurs, ses lois; elle aimait la guerre , elle en connaissait l’art, et elle aurait été invincible si elle avait été unie.

Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre et Antipater, mais non pas subjuguée ; et les rois de Macédoine , qui ne pouvaient se résoudre à abandonner leurs prétentions et leurs espérances , s’obstinaient à travailler à l'asservir.

La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles; les peuples en étaient très-propres à la guerre, courageux, obéissants, industrieux,

1 Les magistrats , pour plaire à la multitude , n’ouvraient plus les tribunaux : les mourants léguaient à leurs amis leurs biens pour être employés en festins. Voyez un fragment du vingtième livre de Polybe , dans l'Extrait des vertus et des vices.

2 ils n’avaient aucune alliance avec les autres peuples de la 4 Orece. (Polybe, liv. VIII.)

infatigables ; et il fallait bien qu’ils tinssent ces qualités-là du climat, puisque encore aujourd’hui lés hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l’empire des Turcs.

La Grèce se maintenait par une espèce de balance : les Lacédémoniens étaient pour l’ordinaire alliés des Étoliens; et les Macédoniens l’étaient des Achaïens. Mais, par l’arrivée des Romains, tout équilibre fut rompu.

Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pa:j entretenir un grand nombre de troupes 1 , le moindre échec était de conséquence; d’ailleurs ils pouvaient difficilement s'agrandir, parce que leurs desseins n’étant pas inconnus, on avait toujours les yeux ouverts sur leurs démarches; et les succès qu’ils avaient dans les guerres entreprises pour leurs alliés étaient un mal que ces mêmes alliés cherchaient d’abord à réparer.

Mais les rois de Macédoine étaient ordinairement des princes habiles. Leur monarchie n’était pas du nombre de celles qui vont par une espèce d’allure donnée dans le commencement. Continuellement instruits par les périls et par les affaires, embarrassés dans tous les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts ; enfin ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.

Philippe , qui dans le commencement de son règne s’était attiré l’amour et la confiance des Grecs par sa modération , changea tout à coup; il devint un cruel tyran dans un temps où il aurait dû être juste par politique et par ambition 2. Il voyait, quoique de loin, les Carthaginois et les Romains, dont les forces étaient immenses; il avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés, et s’était réconcilié avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir ; mais il l’irrita au contraire par de petites usurpations ; et s’amusant à discuter de vains intérêts quand il s’agissait de son existence, par trois ou quatre mauvaises actions il se rendit odieux et détestable à tous les Grecs.

Les Étoliens furent les plus irrités ; et les Romains, saisissant Toccasion de leur ressentiment, ou plutôt de leur folie, firent alliance avec eux, entrèrent dans la Grèce , et l’armèrent contre Philippe.

1 Voyez Plutarque, Vie de Flaminius.

2 Voyez dans Polybe les injustices et les cruautés par lesquelles Philippe se décrédita.

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