CHAPITRE Y
Ce prince fut vaincu à la journée des Cynocépha- j îes ; et cette victoire fut due en partie à la valeur j des Étoliens. Il fut si fort consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un abandon de ses propres forces : il fit sortir ses garnisons de toute la Grèce , livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix années.
Polybe, avec son bon sens ordinaire, compare l’ordonnance des Romains avec celle des Macédoniens , qui fut prise par tous les rois successeurs d'Alexandre. Il fait voir les avantages et les inconvénients de la phalange et de la légion ; il donne la préférence à l’ordonnance romaine; et il y a apparence qu’il a raison, si l’on en juge par tous les événements de ces temps-là *.
Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans la seconde guerre punique , c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à la romaine; mais les Grecs ne changèrent ni leurs armes, ni leur manière de combattre; il ne leur vint point dans l’esprit de renoncer à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes choses.
1 Bossuet , dans son Discours sur V Histoire universelle, expose ces avantages et ces inconvénients , et après les avoir pesés , se range à l’avis de Polybe , qui du reste a été suivi par Tite-Live et par la plupart des écrivains qui se sont occupés de stratégie. Voici les expressions de l’évêque de Meaux : « Les Macédoniens, si jaloux de conserver l’ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, croyaient leur phalange invincible , et ne pouvaient se persuader que l’esprit humain fût capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant Polybe, et Tite-Live après lui, ont démontré qu’à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédoniens , les dernières ne pouvaient manquer d’ètre battues à la longue , parce que la phalange macédonienne, qui n’était qu’un gros bataillon carré, fort épais de toutes parts , ne pouvait se mouvoir que tout d’une pièce , au lieu que l’armée romaine , distinguée en petits corps , était plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements.
« Les Romains ont donc trouvé , ou ils ont bientôt appris l’art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons , et de former les corps de réserve , dont le mouvement est si propre à pousser ou à soutenir ce qui s’ébranle de part et d’autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macédonienne , cette grosse et lourde machine sera terrible, à la vérité, à une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids; mais-, comme parle Polybe, elle ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle , c’est-à-dire sa solidité et sa consistance , parce qu’il lui faut des lieux propres et pour ainsi dire faits exprès , et qu’à faute de les trouver elle s’embarrasse elle-même , ou plutôt elle se rompt par son propre mouvement; joint qu’étant une fois enfoncée elle ne sait plus se rallier, au lieu que l’armée romaine , divisée en ses petits corps , profite de tous les lieux et s’y accommode : on l’unit et on la sépare comme on veut; elle défile aisément et se rassemble sans peine ; elle est propre aux détachements , auxralliements , à toute sorte de conversions et d’évolutions qu’elle fait ou tout entière ou en partie , selon qu’il est convenable; enfin elle a plus de mouvements divers , et par conséquent plus d’action et plus de force que la phalange. Concluons donc avec Polybe qu’il fallait que la phalange lui cédât, et que la Macédoine fût vaincue. » (Troisième partie, ch. vi.)
Le succès que les Romains eurent contre Philippe fut le plus grand de tous les pas qu’ils firent pour la conquête générale. Pour s’assurer de la Grèce , ils abaissèrent, par toutes sortes de voies, les Étoliens, qui les avaient aidés à vaincre; de plus, ils ordonnèrent que chaque ville grecque qui avait été à Philippe, ou à quelque autre prince, se gouvernerait dorénavant par ses propres lois.
On voit bien que ces petites républiques ne pouvaient être que dépendantes. Les Grecs se livrèrent à unejoie stupide, et crurent être libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.
Les Étoliens, qui s’étaient imaginé qu’ils domineraient dans la Grèce, voyant qu’ils n’avaient fait que se. donner des maîtres , furent au désespoir; et comme ils prenaient toujours des résolutions extrêmes, voulant corriger leurs folies par leurs folies, ils appelèrent dans la Grèce Antiochus , roi de Syrie , comme ils y avaient appelé les Romains.
Les rois de Syrie étaient les plus puissants des successeurs d’Alexandre, car ils possédaient presque tous les États de Darius, à l’Égypte près ; mais il était arrivé des choses qui avaient fait que leur puissance s’était beaucoup affaiblie.
Séleucus , qui avait fondé l’empire de Syrie, avait, à la lin de sa vie, détruit le royaume de Lysimaque Dans la confusion des choses, plusieurs provinces se soulevèrent : les royaumes de Pergame , de Cappadoce et de Rithynie , se formèrent. Mais ces petits États timides regardèrent toujours l’humiliation de leurs anciens maîtres comme une fortune pour eux.
Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême la félicité du royaume d’Égypte , ils ne songèrent qu’à le conquérir; ce qui lit que, négligeant l’Orient , ils y perdirent plusieurs provinces, et furent fort mal obéis dans les autres.
Enfin les rois de Syrie tenaient la haute et la basse Asie ; mais l’expérience a fait voir que, dans ce cas, lorsque la capitale et les principales forces sont dans les provinces basses de l’Asie, on ne peut pas conserver les hautes ; et que , quand le siège de l’empire est dans les hautes, on s’affaiblit en voulant garder les basses. L’empire des Perses et celui de Syrie ne furent jamais si forts que celui des Parties, qui n’avait qu’une partie des provinces des deux premiers. Si Cyrus n’avait pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus était restéàBabylone, et avait laissé les provinces maritimes aux successeurs d’Antigone, l’empire des Perses aurait été | invincible pour les Grecs, et celui de Séleucus
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
pour les Romains. Il y a de certaines bornes que la nature a données aux États pour mortifier l’ambition des hommes. Lorsque les Romains les passèrent, les Parthes les firent presque toujours périr 1 ; quand les Parthes osèrent les passer, ils furent d’abord obligés de revenir ; et , de nos jours , les Turcs qui ont avancé au delà de ces limites , ont été contraints d’y rentrer.
Les rois de Syrie et d’Égypte avaient dans leurs pays deux sortes de sujets : les peuples conquérants et les peuples conquis. Ces premiers , encore pleins de l’idée de leur origine, étaient très-difficilement gouvernés ; ils n’avaient point cet esprit d’indépendance qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous fait désirer de changer de maître.
Mais la faiblesse principale du royaume de Syrie venait de celle de la cour où régnaient des successeurs de Darius, et non pas d’Alexandre. Le luxe, la vanité et la mollesse, qui en aucun siècle n’a quitté les cours d’Asie , régnaient surtout dans celleci. Le mal passa aux peuples et aux soldats, et devint contagieux pour les Romains mêmes , puisque la guerre qu’ils firent contre Antiochus est la vraie époque de leur corruption.
Telle était la situation du royaume de Syrie , lorsque Antiochus, qui avait fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les Romains ; mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l’on emploie dans les affaires ordinaires. Annibal voulait qu’on renouvelât la guerre en Italie , et qu'on gagnât Philippe, ou qu’on le rendît neutre. Antiochus ne fit rien de cela : il se montra dans la Grèce avec une petite partie de ses forces ; et , comme s’il avait voulu y voir la guerre et non pas la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. Il fut battu , et s’enfuit en Asie, plus effrayé que vaincu.
Philippe , dans cette guerre , entraîné par les Romains comme par un torrent , les servit de tout son pouvoir, et devint l’instrument de leurs victoires. Le plaisir de se venger et de ravager l’Étolie , la promesse qu’on lui diminuerait le tribut , et qu’on lui laisserait quelques villes , des jalousies qu’il eut d’ Antiochus, enfin de petits motifs, le déterminèrent; et, n’osant concevoir la pensée de secouer le joug , il ne songea qu’à l’adoucir.
Antiochus jugea si mal des affaires, qu’il s’imagina que les Romains le laisseraient tranquille en Asie. Mais ils l’y suivirent : il fut vaincu encore; et dans
1 J’en dirai les raisons au chapitre xv. Elles sont Urées en partie de la disposition géographique des deux empires.
sa consternation, il consentit au traité le plus ‘.nfâme qu'un grand prince ait jamais fait.
Je ne sache rien de si magnanime que la résolution que prit un monarque qui a régné de nos jours 1 , de s’ensevelir plutôt sous les débris du trône que d’accepter des propositions qu’un roi ne doit pas entendre : il avait l’âme trop fière pour descendre plus bas que ses malheurs ne l’avaient mis ; et il savait bien que le courage peut raffermir une couronne, et que l’infamie ne le fait jamais.
C’est une chose commune de voir des princes qui savent donner une bataille. Il y en a bien peu qui sachent faire une guerre , qui soient également capables de se servir de la fortune et de l’attendre, et qui , avec cette disposition d’esprit qui donne de la méfiance avant que d’entreprendre , aient celle de ne craindre plus rien après avoir entrepris.
Après l’abaissement d’ Antiochus, il ne restait plus que de petites puissances , si l’on en excepte l’Égypte , qui , par sa situation , sa fécondité , son commerce, le nombre de ses habitants, ses forces de mer et de terre, aurait pu être formidable; mais la cruauté de ses rois , leur lâcheté , leur avarice , leur imbécillité, leurs affreuses voluptés, les rendirent si odieux à leurs sujets, qu’ils ne se soutinrent, la plupart du temps , que par la protection des Romains.
C’était en quelque façon une loi fondamentale de la couronne d’Égypte, que les sœurs succédaient avec les frères ; et , afin de maintenir l’unité dans le gouvernement, on mariait le frère avec la sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans la politique qu’un pareil ordre de succession : car tous les petits démêlés domestiques devena nt des désordres dans l’État, celui des deux qui avait le moindre chagrin soulevait d’abord contre l’autre le peuple d’Alexandrie , populace immense toujours prête à se joindre au premier de ses rois qui voulait l’agiter. De plus , les royaumes de Cyrène et de Chypre étant ordinairement entre les mains d’autres princes de cette maison, avec des droits réciproques sur le tout , il arrivait qu’il y avait presque toujours des princes régnants et des prétendants à la couronne; que ces rois étaient sur un trône chancelant; et que, mal établis au dedans, ils étaient sans pouvoir au dehors.
Les forces des rois d’Égypte, eomme celles des autres rois d’Asie, consistaient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l’esprit de liberté, d’honneur
1 Louis XIV.