‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 174 sur 1159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lis se servirent d’Euménès et de Massinisse pour subjuguer Philippe et Antiochus, comme ils s’étaient servis des Latins et des Herniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans; ils se firent livrer les flottes de Carthage et des rois d’Asie, comme ils s’étaient fait donner les barques d’Antium; ils ôtèrent les liaisons politiques et civiles entre les quatre parties de la Macédoine , comme ils avaient autrefois rompu l’union des petites villes latines1.

Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république d’Achaïe était formée par une association de villes libres : le sénat déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres lois, sans dépendre d’une autorité commune.

La république des Béotiens était pareillement une ligue de plusieurs villes ; mais comme, dans la guerre contre Persée, les unes suivirent le parti de ce prince, les autres celui des Romains, ceux-ci les reçurent en grâce, moyennant la dissolution de l’alliance commune.

Si un grand prince 2, qui a régné de nos jours, avait suivi ces maximes, lorsqu’il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de plus grandes forces pour le soutenir, et le borner dans l’île qui lui resta fidèle : en divisant la seule puissance qui pût s’op poser à ses desseins, il aurait tiré d’immenses avantages du malheur même de son allié3 4.

Lorsqu’il y avait quelques disputes dans un État, ils jugeaient d’abord l’affaire; et par là ils étaient sûrs de n’avoir contre eux que la partie qu’ils avaient condamnée. Si c’étaient des princes du même sang qui se disputaient la couronne , ils les déclaraient quelquefois tous deux rois 4; si l’un d’eux était en bas âge5, ils décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de l’univers. Car ils avaient porté les choses au point que les peuples et les rois étaient leurs sujets, sans savoir précisément par quel titre; étant établi que c’était assez d’avoir ouï parler d’eux pour devoir leur être soumis.

Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées sans s’être procuré quelque allié auprès de l’ennemi

1 Tite-Live, iliv VII.

2 Louis XIV.

3 Jacques II , roi d’Angleterre.

4 Comme il arriva à Ariarathe et Hompherne, en Cappadoce (Appian, in Syriac.)

•> Pour pouvoir ruiner la Syrie en qualité de tuteurs ils se déclarèrent pour le tils d’ Antiochus, encore enfant, contre Démétrius , qui était chez eux en otage, et qui les conjurait de lui rendre justice, disant que Rome était sa mère, et les sénateurs ses pères.

qu’ils attaquaient, qui put joindre ses troupes a l’armée qu’ils envoyaient; et, comme elle n’était jamais considérable parle nombre, ils observaient toujours d’en tenir une autre dans la province la plus voisine de l’ennemi, et une troisième dans Rome, toujours prête à marcher1. Ainsi ils n’exposaient qu’une très-petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au hasard toutes les siennes2.

Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisirent Carthage, disant qu’ils avaient promis de conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Étoliens, qui s’étaient abandonnés à leur foi , furent trompés : les Romains prétendirent que la signification de ces mots s'abandonner à la foi d’un ennemi , emportait la perte de toutes sortes de choses , des personnes , des terres , des villes , des temples et des sépultures même.

Ils pouvaient même donner à un traité une interprétation arbitraire : ainsi , lorsqu’ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils dirent qu’ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycie comme présent, mais comme amie et alliée.

Lorsqu’un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête à périr, le sénat, qui ne la ratifiait point , profitait de cette paix, et continuait la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une I armée romaine, et qu’il l’eut laissée aller sous la foi d’un traité, on se servit contre lui des troupes mêmes qu’il avait sauvées ; et lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains , près de mourir de faim , à demander la paix, cette paix , qui avait sauvé tant de citoyens , fut rompue à Rome , et l’on éluda la foi publique en envoyant le consul qui l’avait signée3.

Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des conditions raisonnables; et lorsqu’il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles qu’il était forcé de recommencer la guerre. Ainsi , quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants , ses chevaux, ses trésors, ses transfuges , ils lui demandèrent de livrer sa personne ; chose qui , étant pour un prince le dernier des malheurs, ne peut jamais faire une condition de paix 4.

1 C’était une pratique constante, comme on peut voir par l’histoire.

2 Voyez comme ils se conduisirent dans la guerre de Macédoine.

3 Ils en agirent de même avec les Samnites, les Lusitaniens et les peuples de Corse. Voyez , sur ces derniers , un fragment du livre I de Dion.

4 Us en agirent de même avec Viriate : après lui avoir fait

GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS

Enfin ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes particuliers. Ils écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient quelques démêlés avec Philippe; ils envoyèrent des députés pour pourvoir à leur sûreté; et ils firent accuser Persée devant eux pour quelques meurtres et quelques querelles avec des citoyens des villes alliées.

Comme on jugeait de la gloire d’un général par la quantité de l’or et de l’argent qu’on portait à son triomphe, il ne laissait rien à l’ennemi vaincu. Rome s’enrichissait toujours, et chaque guerre la mettait en état d’en entreprendre une autre.

Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient tous par les présents immenses qu’ils faisaient pour conserver la faveur, ou l’obtenir plus grande ; et la moitié de l’argent qui fut envoyé pour ce* sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre x.

Maîtres de l’univers, ils s’en attribuèrent tous les trésors : ravisseurs moins injustes en qualité de conquérants qu’en qualité de législateurs. Ayant su que Ptolomée , roi de Chypre , avait des richesses immenses , ils firent une loi , sur la proposition d’un tribun par laquelle ils se donnèrent l’hérédité d’un homme vivant , et la confiscation d’un prince allié2.

Bientôt la cupidité des particuliers acheva d’enlever ce qui avait échappé à l’avarice publique. Les magistrats et les gouverneurs vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à l’envi pour acheter une protection toujours douteuse contre un rival qui n’était pas entièrement épuisé : car on n’avait pas même cette justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l’exercice du crime. Enfin les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que par de l’argent , les princes , pour en avoir, dépouillaient les temples , confisquaient les biens des plus riches citoyens : on faisait mille crimes pour donner aux Romains tout l’argent du monde.

Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre. Elle mit d’abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides. Il ne s’agissait pas du degré de leur puissance ; mais leur personne propre était attaquée. Risquer une guerre, c’était s’exposer à la captivité, à la mort, à l’infamie du triomphe. Ainsi des rois qui vivaient dans

rendre les transfuges, on lui demanda qu’il rendit les armes ; à quoi ni lui ni les siens ne purent consentir. (Fragment de Dion.)

1 Les présents que le sénat envoyait aux rois n’étaient que des bagatelles , comme une chaise et un bâton d’ivoire, ou quelque robe de magistrature.

2 Florus, liv. III, chap. ix.

le faste et dans les délices n’osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain; et, perdant le courage , ils attendaient, de leur patience et de leurs bassesses , quelque délai aux misères dont ils étaient menacés *.

Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite d’Antiochus, ils étaient maîtres de l’Afrique , de l’Asie et de la Grèce , sans y avoir presque de villes en propre. Il semblait qu’ils 'ne conquissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maîtres que, lorsqu’ils faisaient la guerre à quelque prince , ils l’accablaient pour ainsi dire du poids de tout l’univers.

Il n’était pas temps encore de s’emparer des pays conquis. S’ils avaient gardé les villes prises à Philippe, ils auraient fait ouvrir les yeux aux Grecs; si , après la seconde guerre punique , ou celle contre Antiochus, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie , ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies2.

Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à obéir, comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme sujettes , et qu’elles eussent été se perdre peu à peu dans la république romaine.

Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du lac Régille3 : il fut un des principaux fondements de leur puissance. On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire.

C’était une manière lente de conquérir. On vainquait un peuple, et on se contentait de l’affaiblir; on lui imposait des conditions qui le minaient insensiblement; s’il se relevait, on rabaissait encore davantage; et il devenait sujet sans qu’on pût donner une époque de sa sujétion.

Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république , mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde 4.

1 Ils cachaient autant qu’ils pouvaient leur puissance et leurs richesses aux Romains. Voyez là-dessus un fragment du livre I de Dion.

2 Ils n’osèrent y exposer leurs colonies ; ils aimèrent mieux mettre une jalousie éternelle entre les Carthaginois et Massinisse , et se servir du secours des uns et des autres pour soumettre la Macédoine et la Grèce.

3 Denysd’Halicarnasse le rapporte, liv. VI, ch. xcv, édition d’Oxford.

4 On est encore effrayé quand on considère que les nations qui font à présent des royaumes si redoutables, toutes les Gaules , toutes les Espagnes , la Grande-Bretagne presque tout en tière, l’Illyrique jusqu’au Danube, la Germanie jusqu’à l’Elbe, l’Afrique jusqu’à ses déserts affreux et impénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l’Égypte, tous les royaumes de l’Asie mineure, etceux qui sont renfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne , et les autres que j’oublie peut-être , ou que je ne

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