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CHAPITRE XIII

Auguste.

Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne; il était maître de la mer, et il avait avec lui une infinité de fugitifs et de proscrits qui combattaient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit deux guerres très-laborieuses ; et, après bien des mauvais succès , il le vainquit par l’habileté d’Agrippa.

Les conjurés avaient presque tous fini malheureusement leur vie ; et il était bien naturel que des gens qui étaient à la tête d’un parti abattu tant de fois, dans des guerres où l’on ne se faisait aucun quartier, eussent péri de mort violente. De là cependant on tira la conséquence d’une vengeance céleste qui punissait les meurtriers de César, et proscrivait leur cause.

1 Eorum qui de se statuebant humabantur corpora, manebant testamenta , pretium festinandi. (Tacite, Annales, liv. VI.)

2 Dans quelques éditions modernes , ce chapitre se termine par le paragraphe suivant : « Il est certain que les hommes sont devenus moins libres , moins courageux , moins portés aux grandes entreprises , qu’ils n’étaient lorsque , par cette puissance qu’on prenait sur soi-même , on pouvait à tous les instants échapper à toute autre puissance. »

Mais cette réflexion ne se trouvant dans aucune des éditions publiées du vivant de Montesquieu, nous avons cru devoir la rejeter au bas de la page. Le même motif nous a fait supprimer une note à la fin de ce chapitre, et une autre au commencement du chapitre suivant. (P.)

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS

Octave gagna les soldats de Lépidus, et le dépouilla de la puissance du triumvirat : il lui envia même la consolation de mener une vie obscure , et le força de se trouver, comme homme privé , dans les assemblées du peuple.

On est bien aise de voir l’humiliation de ce Lépidus. C’était le plus méchant citoyen qui fût dans la république, toujours le premier à commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes, où il était obligé d’associer de plus habiles gens que lui. Un auteur moderne1 s’est plu à en faire l’éloge, et cite Antoine, qui, dans une de ses lettres, lui donne la qualité d’honnête homme ; mais un honnête homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.

Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains qui ait gagné l’affection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d’une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là, les soldats faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour lui de n’avoir point eu cette valeur qui peut donner l’empire, et que cela même l’y porta : on le craignit moins. 11 n’est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux. S’il avait d’abord montré une grande âme , tout le monde se serait méfié de lui ; et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent.

Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que deux mois après sa victoire il rétablirait la république : ce qui fait bien voir que les soldats mêmes étaient jaloux de la liberté de leur patrie , quoiqu’ils la détruisissent sans cesse, n’y ayant rien de si aveugle qu’une armée.

La bataille d’Actium se donna; Cléopâtre fuit, et entraîna Antoine avec elle. Il est certain que dans la suite elle le trahit 2. Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes, elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième maître du monde.

Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le trahit ; tant de capitaines et tant de rois , qu’il avait agrandis ou faits , lui manquèrent ; et , comme si la générosité avait été liée à la servitude , une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez , c’est de chercher

1 L’abbé de Saint-Réal.

2 Voyez Dion , liv. LT.

les moyens de les conserver : ce sont de nom eaux intérêts que vous lui donnez à défendre.

Ce qu’il y a de surprenant dans ces guerres , c’est qu'une bataille décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se réparait pas.

Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de parti , ils ne combattaient point pour une certaine chose, mais pour une certaine personne : ils ne connaissaient que leur chef, qui les engageait par des espérances immenses ; mais le chef battu n’étant plus en état de remplir ses proihesses, ils se tournaient d’un autre coté. Les provinces n’entraient point non plus sincèrement dans la querelle, car il leur importait fort peu qui eût le dessu s , du sénat ou du peuple. Ainsi, sitôt qu’un des chefs était battu, elles se donnaient à l’autre1 ; car il fallait que chaque ville songeât à se justifier devant le vainqueur, qui , ayant des promesses immenses à tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables.

Nous avons eu en France deux sortes de guerres civiles : les unes avaient pour prétexte la religion : et elles ont duré , parce que le motif subsistait après la victoire ; les autres n’avaient pas proprement de motif, mais étaient excitées par la légèreté ou l’ambition de quelques grands, et elles étaient d'abord étouffées.

Auguste (c’est le nom que la flatterie donna à Octave) établit l’ordre, c’est-à-dire une servitude durable2; car dans un État libre où l’on vient d’usurper la souveraineté , on appelle règle tout ce qui peut fonder l’autorité sans borne d’un seul ; et on nomme trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête liberté des sujets.

Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient travaillé à mettre une espèce d’anarchie dans la république. Pompée, Crassus et César, y réussirent à merveille. Ils établirent une impunité de tous les crimes publics; tout ce qui pouvait arrêter la corruption des mœurs, tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils l’abolirent; et comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient à les rendre pires : ils introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d’argent; et quand on était accusé

1 II n’y avait point de garnisons dans les villes pour les contenir; et les Romains n’avaient eu besoin d’assurer leur empire que par des armées ou des colonies.

2 La plupart des ambitieux qui s’élèvent prennent de nouveaux titres pour autoriser un nouveau pouvoir. Mais Auguste voulut cacher une puissance nouvelle sous des noms connus et des dignités ordinaires : il se lit appeler empereur , pour conserver son autorité sur les légions; se lit créer tribun, pour disposer du peuple; et prince du sénat, pour le gouverner. ( Saint-Évremond. )

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