CHAPITRE XIII
de brigues on corrompait aussi lçs juges; ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences; et quand on était mis en justice, on intimidait encore les juges 1 ; l’autorité même du peuple était anéantie : témoin Gabinius, qui, après avoir rétabli, malgré le peuple, Ptolomée à main armée, vint froidement demander le triomphe 2.
Ces premiers hommes de la république cherchaient à dégoûter le peuple de son pouvoir, et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les inconvénients du gouvernement républicain; mais lorsque Auguste fut une fois le maître , la politique le fit travailler à rétablir l’ordre pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.
Lorsque Auguste avait les armes à la main, il craignait les révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens; c’est pour cela qu’il ménagea les premiers, et fut si cruel aux autres. Lorsqu’il fut en paix, il craignit les conjurations; et ayant toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort il songea à s’éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie d’Auguste. Il porta dans le sénat une cuirasse sous sa robe ; il refusa le nom de dictateur ; et au lieu que César disait insolemment que la république n’était rien , et que ses paroles étaient des lois, Auguste ne parla que delà dignité du sénat, et:de son respect pour la république. Il songea donc à établir le gouvernement le plus capable déplaire qui fut possible sans choquer ses intérêts; et il en fit un aristocratique par rapport au civil , et monarchique par rapport au militaire : gouvernement ambigu, qui , n’étant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvait subsister que tandis qu’il plairait au monarque, et était entièrement monarchique par conséquent.
On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le dessein de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que , s’il l’eût voulu , il était impossible qu’il n’y eût réussi? Ce qui fait voir que c’était un jeu, c’est qu’il demanda tous les dix ans qu’on lfrsoulageât de ce poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la vie d’Auguste; et , quoique les hommes soient fort bizarres , cependant il arrive très-rarement qu’ils renoncent dans un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant
1 Cela se voit bien dans les Lettres de Cicéron à Atticus.
2 César lit la guerre aux Gaulois , et Crassus aux Parthes,
sans qu’il y eût aucune délibération du sénat ni aucun décret
•lu peuple. Voyez Dion.
toute leur vie. Toutes les actions d’Auguste, tous ses règlements, tendaient visiblement à l’établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature; mais dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain; tous ses règlements , quoique tyranniquement exécutés , tendent toujours à une certaine forme de république, Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé tyran 1 les conduit doucement à la servitude. Pendant que sous Sylla la république reprenait des forces , tout le monde criait à la tyrannie ; et pendant que sous Auguste la tyrannie se fortifiait, on ne parlait que de liberté.
La coutume des triomphes, qui avait tant contribué à la grandeur de Rome , se perdit sous Auguste, ou plutôt cet honneur devint un privilège de la souveraineté 2. La plupart des choses qui arrivèrent sous les empereurs avaient leur origine dans la république 3 * , et il faut les rapprocher; celui-là seul avait le droit de demander le triomphe, sous les auspices duquel la guerre s’était faite 4 ; or elle se faisait toujours sous les auspices du chef, et par conséquent de l’empereur qui était le chef de toutes les armées.
Comme, du temps -de la république, on eut pour principe de faire continuellement la guerre; sous les empereurs , la maxime fut d’entretenir la paix : les victoires ne furent regardées que comme des sujets d’inquiétude, avec des armées qui pouvaient mettre leurs services à trop haut prix.
Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de trop grandes choses : il fallut modérer sa gloire de façon qu’elle ne réveillât que l’attention, et non pas la jalousie du prince; et ne point paraître devant lui avec un éclat que ses yeux ne pouvaient souffrir.
Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine 5 ; il fit des lois 6 pour empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves?; il recom-
1 J’emploie ici ce mot dans le sens des Grecs et des Romains , qui donnaient ce nom à tous ceux qui avaient renversé la démocratie.
2 On ne donna plus aux particuliers que les ornefnents triomphaux. (Dion, in Aug .)
3 Les Romains ayant changé de gouvernement, sans avoir été envahis, les mêmes coutumes restèrent après le changement du gouvernement, dont la forme même resta à peu près.
4 Dion , in Aug. liv. LIY, dit qu’Agrippa négligea par modestie de rendre compte au sénat de son expédition contre les peuples du Bosphore , et refusa même le triomphe ; et que depuis lui personne de ses pareils ne triompha; mais c’était une grâce qu’ Auguste voulait faire à Agrippa . et qu’ Antoine ne lit point à Yentidius la première fois qu’il vainquit les Parthes.
5 Suétone , in Aug.
6 Suétone, ïbid. Yoyez les Instituas, iiv. I.
7 Dion, in Aug.
GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS
manda par son testament que l'on gardât ces deux maximes, et qu’on ne cherchât point à étendre l’empire par de nouvelles guerres.
Ces trois choses étaient très-bien liées ensemble : dès qu’il n’y avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle, ni d’affranchissements.
Lorsque Rome avait des guerres continuelles , il fallait qu’elle réparât continuellement ses habitants. Dans les commencements, on y mena une partie du peuple delà ville vaincue : dans la suite, plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir part au droit de suffrage; et ils s’y établirent en si grand nombre que , sur les plaintes des alliés, on fut souvent obligé de les leur renvoyer ; enfin on y arriva en foule des provinces. Les lois favorisèrent les mariages, et même les rendirent nécessaires. Rome fit dans toutes ses guerres un nombre d’esclaves prodigieux; et lorsque ses citoyens furent comblés de richesse , ils en achetèrent de toutes parts , mais ils les affranchirent sans nombre , par générosité, par avarice, par faiblesse 1 : les uns voulaient récompenser des esclaves fidèles ; les autres voulaient recevoir en leur nom le blé que la république distribuait aux pauvres citoyens ; d’autres enfin désiraient d’avoir à leur pompe funèbre beaucoup de gens qui la suivissent avec un chapeau de fleurs. Le peuple fut presque composé d’affranchis 2 : de façon que ces maîtres du monde , non-seulement dans les commencements , mais dans tous les temps , furent la plupart d’origine servile.
Le nombre du petit peuple, presque tout composé d’affranchis , ou de fils d’affranchis , devenant incommode , on en fit des colonies , par le moyen desquelles on s’assura de la fidélité des provinces. C’était une circulation des hommes de tout l’univers. Rome les recevait esclaves, et les renvoyait Romains.
Sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans les élections , Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison ; il rendit les corps des légions éternels, les plaça sur les frontières, et établit des fonds particuliers pour les payer; enfin il ordonna que les vétérans recevraient leur récompense en argent , et non pas en terres 3.
Il est résulté plusieurs mauvais effets de cette dis-
1 De.nys d’Halicarnasse , liv. IV.
2 Voyez Tacite, Annales , liv.xm, la te fusum in corpus, etc.
^ Il régla que les soldats prétoriens auraient cinq mille drachmes : deux après seize ans de service, et les autres trois mille drachmes après vingt ans de service. (Dion , in Aug.)
tribution des terres que l’on faisait depuis Svlla. La propriété des biens des citoyens était rendue incertaine. Si on ne menait pas dans un même lieu les soldats d’une cohorte, ils se dégoûtaient de leur établissement, laissaient les terres incultes, et devenaient de dangereux citoyens 1 : mais , si on les distribuait par légions , les ambitieux pouvaient trouver contre la république des armées dans un moment.
Auguste fit des établissements fixes pour la marine. Comme avant lui les Romains n’avaient point eu des corps perpétuels de troupes de terre, ils n'en avaient point non plus de troupes de mer. Les flottes d’Auguste eurent pour objet principal la sûreté des convois , et la communication des diverses parties de l’empire , car d’ailleurs les Romains étaient les maîtres de toute la Méditerranée : on ne naviguait dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n’avaient aucun ennemi à craindre.
Dion remarque très-bien que, depuis les empereurs, il fut plus difficile d’écrire l’histoire : tout devint secret ; toutes les dépêches des provinces furent portées dans le cabinet des empereurs ; on ne sut plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulut point cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.